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 Quatrième prix

Martine Ferachou


Point de rupture


L’horloge de la gare de l’Est indiquait 18h15. Il s’apprêtait à monter dans le train Orient Express, à destination de Venise, lorsqu’une petite pensée de rien du tout traversa son esprit comme une flèche, s’éloigna, revint en force, et finit par s’incruster, aussi dérangeante qu’un caillou dans une chaussure… Il se statufia, fronça les sourcils, se concentra afin de trouver l’origine du malaise. Il scruta les alentours, ne découvrit rien d’étrange, ramena son regard sur sa propre personne… Imperméable gris irréprochable, pantalon de flanelle noir sans le moindre faux pli : tout semblait parfait ! De sa main gantée, il frotta ses yeux et son front afin de chasser l’intruse qui avait violemment  accaparé  son cerveau. En vain ! Il décida donc de passer outre, et de reprendre le cours de sa vie. Il leva la jambe pour grimper sur le marchepied de la voiture 12 du train  et, à cet instant, l’aperçut ! Une tache blanche, sur le bout pointu de sa chaussure ! D’une rondeur accomplie, en légère surépaisseur, telle une noisette de gouache tombée d’un tube, munie d’un point noir en son milieu, elle ressemblait à un œil mauvais qui vous observe. Lui pensa d’ailleurs « mauvais œil ». Il suspendit son élan et resta dans cette position incongrue : un pied arrimé sur le quai, l’autre sur la première marche. Le baise-en-ville, qu’il portait, comme à son habitude, en bandoulière, commença à se balancer et à battre la portière du wagon qui menaçait dangereusement de se refermer. Le temps semblait figé… D’une immobilité parfaite, il continuait d’observer fixement la tache. Une fiente de pigeon ! Voilà la belle affaire ! C’est ce qu’il se serait dit en temps normal ! Lui qui ne cirait seulement jamais ses chaussures… Mais, aujourd’hui n’était pas un jour ordinaire. Aujourd’hui, il avait endossé le costume d’un autre. Un monsieur tiré à quatre épingles, impeccablement vêtu, aux allures de Dandy… Un amoureux de l’ordre et du petit détail… Et pour cet autre, pas question de monter dans ce train mythique, somptueux, en état d’imperfection ! Nettoyer la… « Chose » devint un impératif absolu. Mais s’il lui était impensable de laisser, sur la chaussure, cet excrément, il lui paraissait impossible d’y toucher, tant sa répugnance était grande ! Les deux idées contradictoires déclenchèrent en lui un conflit considérable. Un mal de tête atroce lui vrilla les tempes. Il voulut appeler à l’aide : un chiffon, de l’eau, du cirage… Qu’on le débarrasse de ce vilain présage, non de non ! Le train allait dérailler, Venise être inondée… Mais, aucun son ne sortit de sa gorge sèche. La douleur, maintenant d’une intensité inouïe, provoqua rapidement bourdonnements d’oreilles et troubles de la vision. La tache se mit à ricaner, à se déformer comme dans un miroir grossissant, à grimper le long de sa jambe de pantalon… Il voulut se défaire promptement de cet ennemi qui gagnait du terrain. Il ramena son pied souillé sur le quai afin de retrouver son équilibre et entreprit de se déchausser. Il  s’empara de l’immonde mocassin, le jeta aussi loin que possible… Malheureusement, ce geste ne lui fut pas salvateur. C’était trop tard ! La tache avait recouvert sa peau,  envahi son corps, s’était ancrée au plus profond de son être… Alors, avec une nervosité extrême, il entreprit d’arracher ses vêtements !

A 18h18, le réalisateur du film hurla : « Coupez ! Coupez ! Mais qu’est-ce que tu fais, bon dieu, Marcel ? T’es devenu fou ? »

A 18h19, l’acteur Marcel Beauregard tombait, inconscient, devant la voiture 12 de l’Orient Express Venise, à la gare de l’Est. 

Quelques secondes plus tard, cameramen, preneurs de sons, éclairagistes, figurants… abandonnaient bruyamment leurs postes de travail pour porter secours au héros de l’histoire qui venait de faire un malaise, en plein tournage. 

A 18h21, un passager lambda, jusque là maintenu à distance par des barrières de sécurité, médecin de profession, prenait les choses en main. Il éloigna de la victime les personnes incompétentes, fit appeler du renfort. Il ausculta, vérifia, analysa et posa le diagnostic suivant : « rupture d’anévrisme ».

Monsieur Beauregard ne serait jamais le énième Hercule Poirot. Il ne voyagerait jamais dans l’Orient Express et ne verrait jamais Venise. Il avait rendu son dernier souffle.

A 18h37, une chaussure noire tachée de blanc fut ramassée par une costumière zélée qui ne tenait pas à laisser perdre le moindre des accessoires du film.

Encore à l’heure où je vous parle, les pigeons de la gare de l’Est, et ceux de la place Saint-Marc, continuent de lâcher des excréments sur les passants
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