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Pom pom pfff

 

 

Le pas indiscipliné, mademoiselle Bruine rejoint son pont. Elle sème sur le trajet des onomatopées arrosées de postillons, qui incitent à l’indulgence.

— Pom pom pfff.

Pauvre mademoiselle Bruine ! se désole-t-on, sur son passage, l’air affligé, parfois consterné. L’ignorant déplore sa disgrâce quand le paroissien lui reproche en silence sa décrépitude. C’est qu’il a sa dignité, lui ! Jamais il ne s’autoriserait pareil relâchement. Bref, sous les regards contrits ou sévères de ses congénères, mademoiselle Bruine rejoint son pont.

Emballée dans son éternel manteau noir pelucheux qui la recouvre du cou aux genoux, gainée par un pantalon dont les coutures craquent à chaque changement de saison, chaussée de ses après-skis bleus à tendance grisâtre qui la font transpirer en été, regretter l’été en hiver, qu’il vente ou qu’il fasse beau, elle remonte la même avenue défoncée par des racines récalcitrantes aux inhumations, adeptes de la ventilation par craquellement des sols bétonnés, en déclarant à qui veut l’entendre que son pont, oui oui, que son pont l’attend, et pom pom pfff par-dessus le marché, et soupire, se presse, trébuche parfois, mais sans jamais céder aux impératifs de la gravitation. Le pied résiste à l’attrait de la verticalité, le talon s’arrime vaille que vaille aux aspérités du sol. Elle titube, se rattrape. Pom pom pfff. S’interrompt afin de reprendre son équilibre et trace du doigt des volutes dans l’air aspergé par sa salive atomisée, des arabesques approximatives qui indiquent la direction à suivre. Les piles et le tablier en ligne de mire, ses raisons d’être.

— Pom pom pfff.

Elle avance, sûre de sa trajectoire oscillante, débouche sur le rond-point, au milieu duquel des fleurs dopées aux substances phytosanitaires et illicites se prennent pour des beautés factices en plastique et à travers lequel des voitures vrombissent et accélèrent, afin de s’arroger une place sur l’orbite macadamisée, de la défendre moteur rageur et pourvoyeur en particules fines. À ce moment-là, mademoiselle Bruine n’a d’autre choix que de s’imposer.

— Pom pom pfff.

— Dégage, mémé !

Elle investit la langue noire dévolue aux pneus, sans s’émouvoir des diverses protestations que son ingérence suscite.

— Qu’est-ce qu’tu fous sur la voie ?

— Pom pom pfff, répond-elle.

Mademoiselle Bruine ne s’en laisse pas conter et continue, bringuebalante, bouche brumisateur à plein régime, son expédition vers le pont, son Graal, son étoile. C’est que son pont, oui oui, son pont l’attend.

— Pom pom pfff.

— Mais dégage !

Elle slalome ou serpente – selon le point de vue que l’on adopte, selon la perception reptilienne ou pas de la scène – entre les véhicules suffoqués, contraints de lui céder le passage. De quelques mirettes jaillissent des éclairs de haine, percent des envies d’écrabouillage, heureusement vite refoulées. Heureusement pour mademoiselle Bruine ! Heureusement aussi pour l’automobiliste tenté qui s’évite, de la sorte, d’ultérieures démêlées avec la justice. Rien qu’y penser, son échine se glace ; des bouffées de chaleur couvrent de sueur son front, ses tempes et son cou. Il l’a échappé belle. Aplatir la vieille lui aurait occasionné bien des déboires. Mieux vaut ronger son frein. Ce à quoi il s’adonne en frottant la semelle de son mocassin sur la pédale idoine, pendant que mademoiselle Bruine humidifie l’atmosphère éthanoïque, chargée en émanations carbonées.

— Pom pom pfff.

Elle libère enfin la place. Atteint son objectif, son pont, oui oui, son pont qui l’attendait. Elle en remonte le trottoir jusqu’à son milieu où elle se colle le ventre contre le parapet, juste en surplomb de la voie rapide qu’elle se met à bénir d’un balancement lent de son bras, au-dessus de sa tête. Le moment est au recueillement. En bas, les voitures, encouragées, galvanisées, telles des ouailles reconnaissantes, reçoivent le message et grondent et déboulent de plus belle.

— Pom pom pfff.

Mademoiselle Bruine poursuit son onction, verse son venin sur les capots rutilants et fuyants. Pom pom pfff en litanie. L’huile sainte fluidifie la longue bande en mue perpétuelle qui s’étale devant elle, d’où des signaux transmis par des doigts d’enfants confinés dans les bolides lui parviennent. Pom pom pfff. Au premier coup de klaxon qui trouble son office, elle déploie ses deux bras, les ouvre en grand, se racle la gorge, prend son élan et crache à la venvole et sans intention particulière un monumental glaviot qui atterrit sur un pare-brise moins chanceux que les autres. Elle peut maintenant rentrer chez elle.

 

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