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Pousse café

Laurent Hyafil

 

 

 

 

 

- Pauline, pour une fois ne sois pas jalouse, non seulement Solange est ta meilleure amie, mais, en plus elle va poser toute habillée !

- Arthur, je ne supporterai jamais ce regard admiratif que tu n’offres qu’à tes modèles. Tu les dévisages comme si tu allais les dévorer. Solange, ou une autre, pour moi, c’est pareil !

- Mais, Pauline, le travail du peintre est d’abord un travail d’observation !

Solange avait accepté la proposition qu’Arthur lui avait faite le soir de son vernissage. Il lui avait dit : « Si tu viens poser chez moi dans une tenue d’apparat à ta guise, je t’offre le tableau de ton choix ». C’était d’ailleurs peut-être elle qui lui avait suggéré ce contrat absurde, après qu’ils aient bu tous les deux quelques coupes de Champagne. Cela n’avait pas grand sens, à moins qu’elle n’ait convoité malicieusement une toile, dont il ne voulait se séparer.

Pauline lui avait quand même téléphoné plusieurs fois pour lui dire : « Méfie-toi de son regard, il en a hypnotisé plus d’une. Avec lui, on ne sait jamais comment ça se termine. » Pauline avait été plus précise : « En général, il leur offre un café, c’est son arme ultime de séduction ! Pendant qu’elles trempent leurs lèvres, avec précaution dans le breuvage trop chaud, il s’approche d’elles et les embrassent dans le cou ! »

Arthur avait toujours été amoureux de Solange, un faible qu’il arrivait d’habitude à contenir, pour ne pas embarrasser Pauline. A côté des oiselles dénudées, qu’il recevait à longueur d’année, Solange représentait le pouvoir. Il en était fasciné. Il y avait juste eu entre eux un début d’amourette sans conséquences. Une amorce qui s’était arrêtée net quand Arthur avait rencontré Leila, un modèle qui avait failli ruiner leur couple. Leila avait dû disparaître de son paysage, sur injonction de Pauline.

Pendant des mois, Pauline avait été obsédée par Leila, qu’elle appelait « Pousse café ». Arthur, lui-même avait fini par adopter ce surnom, car il assumait parfaitement ces préparatifs intimes qui se déroulaient entre le café et la séance de pause.

Solange n’était pas insensible au charme d’Arthur, mais elle tenait à Pauline plus qu’à Arthur.  Elle regrettait de s’être laissé aller. Et puis, se faire délaisser du jour au lendemain pour une jeunette, n’était jamais agréable, même après une simple amourette. Plongée toute la journée dans la rigueur de la science, elle était subjuguée par l’irrationalité de l’art. Le même monde qu’elle observait avec une précision toute objective, Arthur le restituait à travers le seul prisme de ses ressentis. Quelque part, il représentait son contraire en toute chose, mais le positif n’attire-t-il pas le négatif ?

Arthur venait de brosser avec son pinceau une tâche violette de la palette, quand la sonnerie retentit. Solange était là, dans l’embrasure de la porte, dans une tenue resplendissante d’académicienne, épée au ceinturon. Arthur jubilait :

- Je t’attendais en cendrillon, tu m’arrives en immortelle !

- Te connaissant, je pensais qu’il valait mieux avoir une épée, qu’un pied dénudé.

Après une demi-heure de pose, il avançait à grands pas dans son tableau quand il lui dit :

- Tu veux un café ?

- Non, surtout pas, ta réputation est trop établie !

- Tu sais, il y a longtemps que je ne consomme plus de pousse café

-  Ecoute, je suis pressée, tu finiras avec des photos, je vais choisir mon tableau. Mais, dis-moi d’abord, où vas-tu mettre mon portrait ? 

- Je vais le mettre là, au plus près de moi, désignant de sa main un grand pan de mur mitoyen de son bureau. Personne ne pourra y toucher. Tu vois comme je tiens à toi !

- Je serai quand-même plus loin de toi que le portrait nu de Pousse café !

- Leïla est du passé, le tableau est resté là, car c’est une de mes œuvres que j’apprécie le plus !

- Mais, si je suis si près, Pauline va être jalouse.

- Pauline n’est jalouse de personne, c’est la Baš Haseki, la première femme du harem. C’est elle qui a donné naissance à mes héritiers légitimes.

- Tiens ! dit-elle, saisissant le nu représentant Pousse café, que Pauline n’était jamais arrivée à faire enlever, je prends ce tableau là, et tu mettras mon portrait à sa place. Je ne fais que remplacer le passé.

Arthur fut interloqué par la détermination de Solange, qui lui rappelait Pauline, en plus autoritaire. Il lui dit :

- Tu es sûre que tu veux choisir celui-là ? l’air de dire « je t’interdis de la prendre »

- Oui, c’est ma façon à moi d’être « au plus près de toi ».

Magnétisé par le bicorne et la cape, pantois, incapable de réagir, Arthur la laissa partir avec Pousse café nue sous le bras. C’était comme si son monde s’était écroulé. Des années à lui offrir cette fameuse petite tasse de café sur le canapé, qui disparaissaient subrepticement !

Sitôt sortie, Solange, triomphante, appela Pauline sur son téléphone, et lui dit :

- L’idée du costume d’académicienne était peut-être un peu coûteuse, mais combien efficace ! Quand je suis sortie il m’a regardé un long moment, effaré, le souffle totalement coupé. Il a laissé partir le portrait de Pousse café.

- Ce n’est pas pour rien que je suis depuis toujours la Baš Haseki.

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