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Prédiction

Jesse McKinson balaya la tente des yeux, une moue dédaigneuse sur le visage. L’endroit était sombre, petit et encombré d’une foule d’objets hétéroclites probablement glanés au hasard de marchés ambulants. Entre un crâne animal et une statuette ébréchée, une boule de cristal trônant sur une table basse renvoya au jeune homme le reflet déformé de son visage engourdi ; il dégrisait seulement car, comme toujours, il avait bu jusqu’à l’ivresse. Or, exceptionnellement, l’occasion pouvait s’y prêter ; son ami Rajesh, fils d’un magnat de l’industrie automobile, avait attiré le golden boy au fin fond de New Delhi, résolu à l’encanailler une dernière fois avant ce qu’il nommait le « grand saut ».

Assis face à eux, le vieil indien battait un jeu de cartes aussi usé et parcheminé que lui, qu’il étendit bientôt face aux deux touristes, prononçant quelques mots que Rajesh traduisit :

  • Tu dois piocher quatre cartes.

Las, détaché, Jesse s’exécuta tout en se massant les sinus et tendit sa prise au diseur de bonne aventure. Celui-ci disposa les cartes en croix et agrippa un peu brutalement la main du jeune homme maussade, lui indiquant de retourner la première.

  • Ha ! L’union ! commenta Rajesh, hilare, car il croyait à la prescience du tarot.

L’image montrait deux cœurs en flammes : une représentation pertinente car, dans trois jours, Jesse serait un homme marié. D’ici là, néanmoins, tout était permis. Il s’était envolé l’esprit insouciant, laissant à sa mère le soin des derniers préparatifs ; Mrs McKinson avait refusé toute ingérence de la prestigieuse société d’événements dont on avait sollicité les services, comme de la jeune fiancée de son fils unique, aux soins de qui elle n’aurait, pas un instant, délégué la moindre tâche.

En vérité, les McKinson détestaient la promise. Sam Heaton était issue des quartiers précaires de Seattle, dont elle s’était extraite à la force de son ambition. La jeune femme avait dans ses yeux clairs une sorte de lueur fauve, où se fondaient un talent de séduction volcanique et l’étincelle de la plus froide détermination. C’était cette ambiguïté qui avait charmé le jeune millionnaire, car Sam, sauvage et sensuelle, était un fantasme plein de promesses tombé du zénith entre ses bras. Cette belle outsider, considérée comme une tigresse vénale, était haïe du richissime clan McKinson, dont les préjugés sur sa classe sociale égalaient la crainte de l’emprise totalitaire qu’elle resserrait sur Jesse.

  • Ici, la famille.

Devant le regard éteint de son ami, Rajesh, rendu perplexe, demanda d’un ton faussement enjoué où se trouvait le drame. Jesse ne répondit pas, tentant de chasser en lui les recoupements qui pouvaient confirmer l’oracle, car il dérivait vers l’idée que le tarot du vieillard n’était pas pures balivernes.

Il avança sa main vers la troisième carte, mais renonça, pris d’un soudain mouvement de recul. Voyant la mine interloquée de Rajesh et celle, inexpressive, presque défiante, du vieil homme, il reprit sa contenance et retourna la  troisième image d’un geste qu’il voulait indifférent.

  • … Argent.

Jesse se leva, nauséeux, et cria à Rajesh :

  • C’est bon, on rentre ! C’est n’importe quoi ! 

Comme Jesse s’éloignait, le vieil homme vociféra.

  • Il te dit que tu n’as pas retourné la dernière carte, dit Rajesh d’une voix peu assurée.

Jesse n’aspirait qu’à fuir, mais, après quelques secondes, revint vers la table et attrapa rageusement la quatrième carte qu’il agita, dos vers lui, sous le nez du vieil homme.

  • Là ! Content, l’ancêtre ?!

Le vieil indien pâlit. Sa lèvre trembla et il se mit à passer frénétiquement en revue chaque carte de la pioche restante.

  • Qu’est-ce qu’il fout, Raj’ ? demanda Jesse.

  • J’en sais rien, dit Rajesh. Il a l’air de … de compter les cartes.

Les yeux fébriles du diseur de bonne aventure contrastaient avec l’inexpressivité de son regard quelques instants plus tôt. Le sang du jeune héritier se glaça. Le vieil homme prononça encore une suite de mots, criant cette fois d’une voix tremblante. Rajesh s’empara de la quatrième carte, que le vieillard tenait entre ses doigts fripés. Rajesh pâlit à son tour, l’air hagard.

  • Tu vas me dire ce qui se passe à la fin ?! tonna Jesse, qui se sentait comme un taureau prêt à charger.

Rajesh leva la tête et, regardant son ami droit dans les yeux, répondit d’une voix blanche :

  • Il dit que la carte n’existe pas. Il ne  l’a jamais vue, elle ne fait pas partie du jeu … 

Jesse lui arracha la carte des mains et la retourna. Aucun mot ne put sortir de sa bouche, mais l’image, elle, parlait assez. Si les caractères hindis n’évoquaient rien au jeune homme, la représentation d’une cape noire et d’une faux, eux, ne laissaient aucun doute.


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