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Premier tango à Paris



Le cabaret au pied de la butte Montmartre était à la hauteur de sa réputation. C'était samedi soir, on y dansait depuis un moment le foxtrot et surtout le charleston. L'assistance était nombreuse et gaillarde, les femmes étaient en majorité d’allure garçonne, cheveux coupés courts, robe droite et long collier qui affinaient la silhouette, elles se distinguaient par leur exubérance, leur air particulièrement déluré. Les balancements de hanches étaient souples et rapides, le rythme infernal. On devinait un besoin irrépressible de s’amuser, de se griser de bruits et de mouvements. Juste après «black bottom» l’orchestre a fait une pause, le clarinettiste était au bord de l'asphyxie. On était tous contents de pouvoir reprendre notre souffle, puis petit à petit la tension est montée. On attendait, on fumait une cigarette, on voyait au va-et-vient qu’il se préparait quelque chose d’important. D’un seul coup, sur un mouvement de tête du pianiste, les instrumentistes se sont lancés. L’air a vibré d’une musique extraordinaire, follement moderne. Un des gars se tenait debout, une jambe repliée sur un tabouret, il maniait sur son genou un instrument au timbre exceptionnel. Après quelques instants de stupéfaction, une clameur joyeuse a envahi l'espace, des rires, de l’enthousiasme. On devinait, plutôt qu’on reconnaissait, le bandonéon et le fameux tango argentin, ces nouveautés dont on parlait dans toutes les guinguettes de la capitale! Imaginez l’effet ravageur de l'instrument qui s'agitait, se déployait et se contractait, triomphait dans une assistance surchauffée et déjà un peu éméchée. Même le piano bastringue, pourtant d'habitude bien allègre, faisait pâle figure à ses côtés. Deux ou trois couples connaissaient déjà leur affaire et traversaient la piste à pas cadencés, montrant un exemple qui paraissait simple aux plus téméraires mais difficile aux plus réalistes. Beaucoup se sont laissés entraîner. 

Avec une goutte de Champagne et la chaleur moite des lieux, Lucienne se sentait en forme. Elle a surmonté sa réserve de fille de bonne famille et laissé éclater sa joie quand André l’a invitée avec courtoisie. Vite, elle a retiré et jeté sur le côté ses chaussures à talons, ils ont improvisé quelques pas de danse maladroits à partir de ce qu’ils supposaient, puis s’enhardissant, ils se sont affrontés au corps à corps sur le rythme saccadé. Ils se comportaient vaillamment pour des débutants. Bien droit, tonique, lui avançait d’un pas souple et décidé, imitant ses voisins à droite et à gauche. Il avait la majesté d’un oiseau de proie. Elle, elle trouvait délicieux de se laisser mener par une main chaude et caressante, par un bras ferme qui lui gainait le dos. Elle s’abandonnait, leurs regards s’absorbaient, se confondaient, se noyaient l’un dans l’autre. Mais le tango est technique et donner le change est difficile, après l'exaltation initiale, ils se sont bientôt sentis un peu débordés. Faisant des grands pas en cadence, ils ont piétiné le parquet, leurs jambes se sont emmêlées, ils ont tangué dangereusement à vouloir pivoter et se sont rattrapé avec bonheur en éclatant de rire. Tout le monde ou presque en était à peu près au même point, la pagaille se généralisait et devenait notoire. Comme ils se tenaient encore la main, il l’a entraînée, ils se sont éloignés discrètement de la piste. Visiblement un peu vexé, André, profitant d’une pause de l’orchestre, a murmuré:

— Pfff, le tango c’est quand même une danse de sauvage, rien ne vaut une de nos belles valses, et il s’est mis à doucement fredonner: Frou-frou, frou-frou, par son jupon la femme, …

Les années de guerre et le travail dur en usine étaient derrière eux, les deux amoureux s'étaient enfuis par le train avec leurs maigres économies. C’était la première fois qu’ils voyageaient, elle ne regrettait pas leur escapade à Paris, la réalité reprendrait ses droits bien assez tôt. Elle portait un petit gilet qui laissait apparaître des épaules bien rondes mises en valeur par un collier en or de pacotille et un petit grain de beauté, elle était sûre de son charme, ressemblant à un gros bonbon. Elle a frissonné lorsque ses grandes moustaches lui ont effleuré le cou, elle avait une sensibilité à fleur de peau. Elle l’a doucement repoussé, il est revenu aussitôt s’enivrer de ce parfum exotique et indéfinissable, elle se sentait follement sensuelle, bientôt le couple plein d'ardeur a chaviré sur un canapé dans une pièce voisine. C’est peut-être ce jour-là que se sont rencontrés deux petits je-ne-sais-quoi qui ensemble réunis allaient devenir mon père.


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