CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

 

Promenade dominicale

 

 

 

 

L’air est vif. « Allons, Toby, dépêche-toi, tu sais bien qu’il vient aux alentours de dix heures ! » Le caniche saute de joie. Il a compris qu’ils s’en vont au parc. Ils seront de retour peu avant midi. Mais entre temps ils l’auront aperçu, lui. Il vient toujours aux mêmes heures, elle sait cela, combien de fois n’a-t-elle pas guetté ses allées et venues. « Ne le faisons pas attendre ! » A présent le caniche l’entraîne, elle ne marche pas assez vite à son gré, quoiqu'il s’attarde au pied de ses lampadaires de prédilection. Le parc s’étend sur plusieurs hectares de prés, d’allées de peupliers, de bosquets de chênes et de sapins. Les soirs d’été, un écran géant est tendu entre les arbres et les riverains vont au cinéma de plein air. Le parc descend en pente douce depuis la route jusqu’à l’estey où coule un filet d'eau qui alimente un vivier. Elle aime prendre place sur l’un des bancs de pierre qui longent l’allée aux ifs centenaires. Ils y bavardent parfois, avec lui !

            Mais elle ne le voit nulle part, il est vrai que le parc est grand, à moins qu’il ne soit pas arrivé. Les joggers, eux, sont déjà en piste. Ils courent le long de circuits en boucle, le grand tour fait quelques trois kilomètres, s’est-elle laissé dire. Non loin de l’entrée du Parc, un petit square a été délimité pour les enfants. Des bambins de quatre ans en escaladent les portiques, malmènent les balançoires ou se cachent dans les petits abris en forme de maisons suspendues. Parfois il reste à les regarder jouer, nullement ennuyé par leurs cris et leurs pleurs. Il n’a pas d’enfants et peut-être aimerait-il en avoir. Mais que sait-elle seulement de lui ?

            Toby la regarde avec son air de chien battu, lui aussi trouve qu’il manque quelque chose. Peut-être a-t-il eu un empêchement. Comment savoir. Elle ne sait pas où il habite. Elle n’a pas même son numéro de téléphone, jamais elle n’aurait osé le lui demander. Que sait-elle vraiment de lui, hormis qu’il vient au Parc presque tous les dimanches, qu'il est toujours seul, qu’en semaine il travaille dans un garage de réparation d’automobiles et qu’il ne connaît pas grand monde. « Allons viens, Toby, refaisons un tour ! »

            Il lui est arrivé d'être absent plusieurs semaines d’affilée. Il a connu une phase dépressive, quelque chose ne tournait pas rond, peut-être à son boulot. Sans doute faisait-il le gros dos en attendant que l'orage passe. Parfois, il marche en silence, à croire qu’il ignore sa présence, mais elle le sait perdu dans ses pensées. Lorsqu’il s’en rend compte, il tourne vers elle ses grands yeux contrits. Il sait qu’elle ne lui en veut pas.

            « Restons encore un peu ! » Toby s'impatiente, il veut courir son saoul. Pendant la semaine, elle travaille mais elle ne se plaint pas. Au bureau les gens sont gentils, même si, à leurs yeux, elle est la vieille. Les sourires, c’est pour les petites de vingt cinq ans, toutes en guibolles. A peine parle-t-elle encore de sa vie. Qu’aurait-elle à en dire ? Elle est seule, elle a peut-être abandonné la partie un peu vite, elle n’a pas été pugnace, on lui en fait régulièrement le reproche. Elle a dédaigné ces salles de sport qui gomment quinze ans en dix semaines d’effort. Désormais, elle fait partie du décor. Sa vie durant, il aura fallu qu’elle convainque à défaut de plaire, qu’elle donne quelque chose en plus pour faire oublier que … Lui, a encore besoin d’elle. C’est un loup solitaire. Ce qu’il lui dit, à elle, il ne le dit à personne. Nulle femme du reste ne voudrait écouter cela. Elle, cela lui est indifférent, elle ne le juge pas, il est comme tous les hommes, sauf qu’il avoue ses faiblesses. Il reste assis, mains jointes et tête baissée, elle est alors tout près de lui, les genoux se touchent, il a besoin de ce contact pour ne pas perdre pied. Il est encore jeune, mais la vie n’a pas été tendre avec lui, c’est son destin, la main de cartes qu’il a ramassées. Il finira bien par trouver comment les jouer et retirer du feu les quelques marrons qui sont pour lui.

            « Allons, Toby, qu’as-tu à t’agiter ainsi ? » Parfois il se décide à la dernière minute. N’est-ce pas lui qui vient là-bas ? C'est lui. Elle a bien fait de rester, c’était une question de patience. Mais ..., il n’est pas seul! Elle voit mal la silhouette à ses côtés, plus petite. Un collègue sans doute, quelqu’un qu’il aura croisé en cours de route. Qui d’autre? A présent, elle les distingue mieux. Ils parlent. La silhouette a des cheveux longs, longs. Des cheveux de femme, peut-être. Il ne l’a pas encore aperçue, elle, il ne la cherche pas du regard comme parfois. Il…, mais le caniche la tire de ses songes. « Oui, Toby, je crois qu’il est temps de rentrer ! »

 

 

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf