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Regards croisés


Laurent Hyafil

 

 

Louise le dévisage, et, malgré le brouhaha, croit entendre :

- Mon commandant, il est 12h 42, la colonne vient de prendre position avenue Victor Hugo, à la hauteur de la rue de Longchamp. Rien à signaler. 

Debout dans son half-track, garé pratiquement devant elle, il a capté toute son attention. Subjuguée par ce capitaine, elle ne parle plus à Jeanne. Elle, la regarde enfin :

- Je suis sûre que je le connais, mais je ne sais pas qui il est !

Elles sont toutes les deux assises à la terrasse de la brasserie Stella. Une table au bord de l’avenue. Les blindés viennent d’arriver.

Paris, à peine libérée, on entend de temps à autre, dans le lointain, les quelques tireurs isolés, qui ne se sont pas encore rendus.

Jeanne le regarde à son tour. Il paraît quarante ans. En tête de la colonne, il attend. Droit comme un i. Rien que son allure montre que c’est lui le chef. De temps à autre il écoute sa radio. Il attend visiblement les ordres de son commandant.

Voilà probablement des années qu’il n’était pas revenu à Paris. Il parait s’habituer progressivement aux bruits de la ville. Les voitures qui vrombissent sur le boulevard presque désert, les rumeurs des passants, les roucoulements des pigeons juchés dans les platanes, et puis au loin, cet orgue de barbarie qui est  sorti pour accompagner la liesse générale. Tous ces sons agglutinés rafraîchissent sa mémoire et semblent le replonger quelques années en arrière.

Il est sans doute né ici. Toute sa jeunesse, il a dû la passer dans le quartier. Il a probablement fait ses études au lycée Jeanson de Sailly à quelques cent mètres. Quand il est parti, ce ne pût être qu’un déchirement. Voilà certainement une éternité qu’il n’est pas revenu, mais on le sent tellement chez lui au bord de cette avenue.

Louise le regarde, il ne la voit pas. Elle ne sait toujours pas qui il est, mais ce visage lui est familier. Si seulement, il retirait son casque. 

Jeanne croit entendre la radio lui signaler qu’il doit faire route vers l’Etoile d’ici un quart d’heure.

- Jeanne ! S’il pouvait regarder dans ma direction, peut-être qu’il me reconnaîtrait, peut-être que je saurais enfin qui il est. C’est absurde, nous nous connaissons, j’en suis sûre ! Ces barrières, cette Police Militaire, nous séparent, comme un océan, et nos regards n’arrivent pas à se rejoindre. S’il me voyait, je suis persuadée qu’il me sourirait. Cette prestance, cette droiture, cette autorité naturelle. C’est drôle, on sent bien  qu’il était fait pour être là, superbe, à tous les commander.

Sans savoir vraiment qui il est, Louise a développé une véritable empathie pour ce militaire. Il fait déjà partie de ses connaissances proches, pour ne pas dire intimes. On finit par se demander si elle ne s’est pas installée là,  pour l’attendre. Jeanne ne veut pas en être de reste.

- Louise ! Je sais enfin qui il est ! Je le connais !

- Ce n’est pas possible, c’est moi qui le connais !

- C’était mon instituteur, j’en suis sûr ! Il avait une affection particulière pour moi.

- C’est vrai, il y avait bien un instituteur dans notre école communale, mais es-tu sûre de l’avoir eu comme maître ?

- J’ai retrouvé son nom, c’est M. Baron, c’était mon maître en 9ème et en 10ème. Quand tu es arrivée dans l’école, nous étions ensemble en 8ème  avec Melle Fargeas.

Debout sur la partie avant de son half-track, il ajuste son casque. La radio lui fait savoir que la colonne doit être prête à appareiller

- Louise ! Je voudrais me lever de ma chaise pour lui parler. Heureusement qu’il existe des hommes comme lui ! Des hommes qui montrent l’avenir de leur seul regard. Mais, quoi lui dire, s’il me demande comment nous avons passé toutes ces années ?

- Le passé, c’est le passé, je regarde maintenant l’avenir !

- Mon avenir, c’est lui ! J’avais besoin de me sentir proche d’un homme de son envergure. Nous avons un vécu commun !

- Monsieur Baron, son nom me dit vraiment quelque chose. Il me semble qu’on en a beaucoup parlé

- Je t’en ai beaucoup parlé. J’ai toujours été proche de lui.

- Mais M. Baron, j’y suis,  c’est l’instituteur qui s’est tué dans un accident de moto, quand nous étions en 7ème ?

- Je pense que tu dois confondre !

- Tu m’as menti ! Ce n’est pas M. Baron ! Tu as essayé de me le voler !

- Te le voler ? La façon dont il me regarde maintenant, est sans ambiguïté !

- Mon commandant, la colonne a appareillé à 15h27. Rien à signaler. Sauf incident, nous devrions prendre position à l’Etoile dans 13 minutes.

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