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Rendez-vous

Cécile Amy

 

Jamais je n’aurais cru que dix ans plus tard, sans jamais être revenu ici entre temps, je les reverrais, sur ce même banc, sensiblement à la même heure. Seule la saison a changé. Mon séjour précédent s’était déroulé au printemps. Nous sommes début novembre. Le temps est pourtant encore clément et je suis venu au port en avance comme cette première fois pour avoir le temps de boire un café en admirant le paysage, avant de monter dans le bateau qui me ramènera sur le continent.

Je ne les ai pas vus tout de suite. Je suis allé m’asseoir à la terrasse de l’unique bar du port et j’ai laissé mes yeux se promener sur la mer en attendant le serveur. Quelques voiles au loin. Un ciel de traîne. Les vagues qui ne savent pas trop si elles veulent se calmer définitivement ou repartir dans leur danse mousseuse et échevelée de la matinée. Le bateau est déjà à quai, masse blanche imperturbable, et les mouettes lui tournent autour dans un ballet animé. Mon regard quitte le port et longe la côte. Des rochers, des criques, des langues de sable qui viennent lécher la mer, et l’eau salée qui les caresse inlassablement. On vient prendre ma commande. Je sors une cigarette et inhale une première bouffée. Mon regard retourne sur le port. Le quai, la digue. Et soudain, dans mon champ de vision, ce couple, sur un banc, de dos. Ou plutôt, lui sur le bout du banc et elle, à côté, dans un fauteuil roulant. Mon cœur fait un bon, je crois avoir une vision. Ce sont eux ? Ils étaient là la dernière fois. J’avais pris une photo que j’ai souvent regardée. Ils m’avaient ému à l’époque et j’étais ému chaque fois devant le cliché. Est-ce que ce sont eux ? Y-a-t-il un autre couple du même âge dans le village, qui vient ici, contempler la mer, elle dans son fauteuil, lui sur le banc ? Non, forcément, ce sont eux. Je veux le croire.

J’ai en mémoire cette photographie. Elle, si frêle, la chevelure bouclée, blanche comme l’écume des vagues, lui, plus carré, les cheveux clairsemés sous le béret. Leur silhouette un peu voutée. C’est comme si ma photo était sortie de l’album pour revenir dans son milieu naturel. Oui, tout est identique. Ce sont eux forcément. Et j’ai envie de courir jusqu’au banc. Vous vous rendez compte ? C’est formidable ! On se retrouve dix ans plus tard, sans s’être donné rendez-vous. Quel idiot je fais ! J’avais été spectateur, ils n’ont rien su de moi, ni de ma photo. Ni de mon émotion, sur l’instant, et dans les années qui ont suivi, chaque fois que je les regardais.

 

Ils semblaient avoir tout leur temps déjà il y a dix ans et je m’étais dit qu’il leur en restait si peu … Quelle erreur ! Dix ans plus tard ils sont encore là. Ils font un pied de nez au temps qui passe. Rien n’a changé. Le serveur pose mon café devant moi. Je regarde la tasse. Rien n’a changé ? Vraiment ? Tant de choses se produisent en dix ans. Moi par exemple, j’ai eu le temps de me marier et de divorcer. De changer de travail. Me prend l’envie d’immortaliser de nouveau cet instant. L’œil dans l’objectif je me rends compte que la lumière est différente. Les bleus sont plus intenses. Les couleurs, plus contrastées en cette saison. Est-ce qu’ils distinguent encore cela ou bien tout commence-t-il à s’effacer ?

 

Je n’ai pas le temps de prendre la photo. Il se lève, rajuste son béret. Lui remonte son châle sur les épaules, desserre le frein du fauteuil et le pousse doucement sur les pavés de la jetée. Tout en avançant il se penche vers elle et lui dit quelque chose. Elle sourit en levant la tête vers lui. Ils semblent tellement sereins. Ils bravent le temps qui passe. Insouciants. Répétant les mêmes gestes qu’il y a dix ans comme dans une infinie éternité. Les ont-ils répété chaque jour toutes ces années ? Ou bien est-ce un hasard que je les croise ici-même aujourd’hui ? Et que tout se répète à l’identique ? Tout à coup j’ai une drôle de sensation. C’est comme si j’avais été hors du temps pendant cette décennie. Tous mes souvenirs de cette dernière décade prennent une allure de rêve éveillé. Est-ce que j’ai le don de revenir en arrière ? Quel jour sommes-nous ? Je prends mon téléphone. 3 novembre 2009. Dix années se sont bien écoulées. J’aurais d’ailleurs regardé ma montre et non pas mon portable il y a dix ans. Et pour eux, qu’est-ce qui a changé, de nouveaux petits-enfants peut-être ? Des arrière-petits-enfants ? Ou bien simplement la mort qui s’est rapprochée ? 

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