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Le rendez-vous

 Enora Polette


          

Ses yeux bleu pâle me fixent et me dévisagent avec attention. Une bouche mince aux contours fades s'anime et me murmure “Il te reste deux heures, tu peux le faire, tu vas y arriver”. Je la regarde, cherchant du réconfort, du courage, mais rien ne vient. Je ne vois que son bouton rouge saillant au bout de son nez. Je ne vois que les poils noirs de ses sourcils broussailleux. Sa peau, parsemée d'imperfections. Ses cheveux foncés et ternes, emmêlés du sommet de son crâne jusqu'à ses épaules.

          Découragée, je m'écarte du miroir de la salle de bain et m'adosse contre le mur. Il m'a donné rendez-vous ce soir. J'ai quarante ans, je suis seule. Je ne veux pas être seule. Je n'ai pas envie d'y aller non plus. Pourtant, il a l'air d'être quelqu'un de bien, nous avons beaucoup discuté sur ce site de rencontres qui me coûte une fortune. Mais je les fais tous fuir. Ils ont raison, je ne suis pas belle. Mais avec un effort, ne pourrais-je pas l'être ?

          Je jette un coup d’œil à mon salon. Il est petit. Une chambre ridicule, une cuisine minuscule, une salle de bain presque invisible... J'imagine déjà ma vie de couple. Emménager ensemble dans un grand appartement, avec une chambre gigantesque ! Mélanger nos meubles et nos affaires respectives... lui cuisiner de bons petits plats... prendre soin de quelqu'un d'autre et qu'il prenne soin de moi. Je ne veux pas être seule.

          Résolue, je me déshabille et me glisse sous la douche. Armée d'un gant en crin, je frotte la moindre parcelle de ma peau. Elle rosit légèrement. J'y suis peut-être allée un peu fort... J'asperge mes cheveux de shampoings et une fois rincés, les arrose généreusement de démêlant. Cela me facilitera la tâche pour l'étape suivante. Je m'enduis de savon, il ruisselle sur tout mon corps. Pour une fois, je m'applique à frotter entre mes orteils.

          Une fois sèche, je fouille ma garde-robe, à la recherche de la tenue parfaite. J'écarte toutes les teintes ternes et sombres, je veux quelque chose de coloré. Ce soir, on ne verra que moi ! Une robe en mousseline orange parsemée de strass attire mon attention. Elle est assez courte et très décolletée. Mes parents me l'avaient offerte pour mes vingt ans... Cela fait des années que je n'ai pas osé la porter, peut-être que je ne rentre même plus dedans... Je l'essaie prudemment. Pour l'instant, mes hanches sont passées... mince, il y a une fermeture éclair ! En tirant un peu... oui, ça ferme ! Bon j'avoue être un peu serrée, mais ça doit me donner un petit côté « sexy » !

          Il me reste le plus difficile... dompter ma crinière rebelle et cacher mon hideux visage. Je commence par les cheveux, une brosse dans une main, un peigne dans l'autre. À chaque nœud je ne peux retenir mes gémissements, c'est douloureux ! Une fois mes cheveux partiellement démêlés -j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir...- j'attrape dans un de mes tiroirs mon antique lisseur. Suffisamment chaud, je me mets au travail : mèche après mèche, je transforme mon crin rêche en une cascade brillante couleur jais. Waouh. Je devrais faire cela plus souvent.

          Rasséréné par l'image que me renvoie mon miroir, je m'attaque à mon visage. J'épile quelques poils disgracieux de mon menton et étale mon fond de teint, m'appliquant à cacher mes boutons. J'ajoute un peu de poudre par-dessus, offrant à ma peau un grain fin dont elle ne pouvait rêver. J'encadre mes yeux de noirs de haut en bas, passe une épaisse couche de mascara et finie par un rouge à lèvres carmin.

          Avant le moment décisif, j'ajoute à ma tenue un collier de perles, deux boucles d'oreilles dorées et enfile une paire d'escarpins vertigineux. Je me place devant le miroir. Au début je ne me reconnais pas, puis je rayonne. C'est gagné d'avance ! L'heure du rendez-vous approchant, j'attrape mon manteau et descends au rez-de-chaussée. Le petit restaurant dans lequel nous devons nous retrouver n'est qu'à dix minutes à pied. D'un pas léger, j'avance vers mon destin.

          Destin qui a la moitié du chemin, me rappelle que vieille fille je suis, vieille fille, je resterais. De grosses gouttes tombent du ciel, s’amassant sur le trottoir en profondes flaques sombres et dégoulinant le long de mon visage. Je sens mes cheveux lisses et plats, mes magnifiques cheveux, se transformer au contact de l'eau en une masse grouillante et informe. Mon maquillage dégouline le long de mon visage, ruisselle sur mon cou et s'étale en un magma verdâtre sur ma robe. Mes pieds sont trempés, ma robe humide me colle encore plus à la peau, j'ai froid.

          Désemparée, je fais demi-tour et rentre chez moi, le visage couvert de pluie et de larmes. Seule.

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