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Résistante

 

À bord du grand cargo, Lallie poussa un dernier soupir. En quittant son île, elle abandonnait ce qui faisait sa vie depuis vingt ans : le soleil, les eaux bleu sarcelle et l’amitié. En quittant son île, elle laissait la chaleur, la couleur et son cœur. À bord du grand cargo, Lallie inspira l’air iodé de son nouveau départ. 

La jeune femme refusait de ressasser l’injustice à l’origine de ce voyage vers l’inconnu. Si elle ne voulait pas d’un avenir avorté, elle devait faire preuve de résolution. En cet instant, telles les vagues qui s’élevaient au-dessus de son hublot, une profonde détermination montait en elle, encore plus forte qu’au jour où son destin avait basculé.

Ce jour-là, l’aveuglement l’avait emporté sur les principes si vigoureusement inculqués par son père. Élevée dans une grande fratrie, Lallie connaissait l’éducation à la dure. Née dans la première moitié du vingtième siècle sur une île imprégnée d’une religion patriarcale et du traumatisme de l’esclavage, elle avait intégré dans sa chair les règles transmises par le chef de famille. Ce dernier ne doutait ni de sa légitimité à user de la force, ni de son droit à priver sa progéniture de la douceur maternelle. Or, s’il n’avait pas hésité à faire interner son épouse prétendument folle, comment aurait-il flanché à l’heure de cloîtrer sa fille rebelle ? Lorsque ce malsain père avait énoncé sa punition à Lallie, nul tremblement n’avait troublé sa voix.

- Dorénavant, vous resterez dans votre chambre.

- Et l’école ? Pourrai-je travailler ?

- Non. Il fallait y penser avant de donner des leçons à la terre entière. 

La porte avait claqué, la serrure avait cliqueté et le monde s’était cloisonné à cette pièce austère où lit, chaise et bureau lui procuraient peu de divertissements. Seules ses pensées vagabondes lui permettaient de s’évader. Ainsi, condamnée à songer sans cesse à la source de ses ennuis, Lallie revivait inlassablement son histoire.

Elle se revoyait au bal, un an plus tôt. La musique résonnait dans ses oreilles et le gwoka battait dans sa poitrine. Parfois, Lallie esquissait même quelques pas cadencés. Souvent, au milieu des cris d’oiseaux nocturnes, elle percevait une voix.

- Salut jolie Lallie !

Alors, elle sentait ses joues rougir et ses paupières papilloter. Devant elle, dansaient les fantômes de Durand et de ses projets révolutionnaires, le spectre d’un monde où toutes les couleurs des hommes s’uniraient en un camaïeu harmonieux, le fantasme d’un futur radieux.

Les mâles dominants de la famille n’avaient pas vu les choses du même œil. Penchée à sa fenêtre, Lallie se repassait la scène théâtrale qui avait mis le feu aux poudres : l’arrivée amicale du jeune homme chez elle, les violents cris paternels, les tirs de fusils irrationnels et la fuite paniquée du marginal.

Pour forcer le joug tyrannique, la demoiselle avait choisi de s’engager franchement dans la résistance. Que ses frères, père et autres hères s’entêtent dans leurs illusions despotiques ; Lallie, elle, entendait se battre pour ses valeurs. Son ami n’était pas de la même race ; était-il condamnable pour autant ? Troublée par un amour croissant, la jeune révoltée s’était laissé convaincre par Durand de prouver qu’ils appartenaient bien à la même espèce, de la façon la plus naturelle.

La sanction fut sans appel : prison ferme.

Jusqu’au jour où le patriarche lui avait annoncé une commutation de peine.

- Vous partez pour Bordeaux. Vous intégrerez l’école d’infirmière. Le bateau part dans cinq jours.

Contrainte à l’exil avec interdiction d’en informer son complice, Lallie avait donc embarqué, telle une marchandise, à bord d’un navire chargé de denrées pour le continent. Sans valises, elle portait en elle de bien lourds bagages : sa rancœur pour l’odieux père et, dans ses entrailles, le fruit du rejet que ce dernier lui infligeait. Elle s’était montrée fragile, mais on ne l’y prendrait plus. Dès ce douloureux moment passé, elle s’armerait d’une carapace impénétrable, elle y était résolue.

À bord du grand cargo, Lallie expulsa un dernier soupir. Embarquée de force vers l’ancien monde pour s’être enrôlée volontairement dans la création d’une nouvelle existence, elle plongea son regard hagard dans l’océan d’espoir vagissant qui s’offrait à elle. Son cœur lourd y plongea comme une pierre à la mer. Submergée, elle revit Durand, sa demande en mariage rejetée par sa famille et la consommation ultime de leur amour. Ils pensaient qu’un enfant scellerait leur alliance ; sa conception consacra leur séparation. Lallie oublia toute résolution. Perdue sur les eaux profondes, loin de ses oppresseurs, la fille-mère laissa flotter sa tendresse vers son bébé, qui prenait sa toute première inspiration à bord du grand cargo.

 

 

 

 

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