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RETRAIT


 

  "Bonjour, je viens pour un retrait”  tout tremblant il chuchote encore la phrase "Je viens  pour un retrait “. Ça ne va pas, ce n’est pas la bonne intonation. Je vais avoir l’air ridicule. 

  Il se regarde de nouveau dans le rétroviseur, réajuste son bonnet sur sa tête et son écharpe sur le nez.  Avant de sortir de la voiture, il vérifie précautionneusement qu’il n’y a personne dans la rue. Se lever d’un siège est toujours un moment délicat, le passage de la position assise à la position debout maximise le risque de trébucher ou d’avoir un instant une posture grotesque.  Une fois extirpé du véhicule il se sent en territoire ennemi. Il a l'impression que des yeux l'épient de derrière les fenêtres. 

 

  Tout avait commencé en même temps que lui, neuf mois avant sa naissance. Salope tu vaux rien ! J'vais te déchirer ta face ! Je veux pas de ce gosse !  Si la voix avinée de son géniteur n'atteignait pas encore ses tympans en formation, il ressentait déjà les chocs aux environs du troisième mois. Le choc quand sa maman fut balancée par terre. Le choc du coup de chaise, atténué par les radius de sa mère qui éclatèrent en morceaux lorsqu'elle les mit devant son ventre pour le protéger.

  Il n’avait été élevé que par elle. Elle lui avait apporté tout l’amour qu’elle pouvait.

  En maternelle ce fut la première fois qu'il fut exposé aux regards d'un groupe hostile. Aux brimades. La fois où on avait baissé son pantalon devant tout le monde. La fois en sixième où il avait écrit un poème à Chloé, en grande partie emprunté à Ronsard. Et le professeur l'avait confisqué et lu devant toute la classe. Après cela il n'avait fait que longer les murs… 

  Ses angoisses, sa peur de l’autre, s’étaient amplifiées au cours de ces années et de ses échecs professionnels et sentimentaux. Il avait raté tous ses oraux et avait été débouté de la plupart de ses entretiens d’embauche. Il s'était même fait virer d'un emploi de caissier car il disait “bonjour” si faiblement aux clients lorsqu'ils passaient qu'ils ne l'entendaient pas.

  Sans emploi et terrorisé à l’idée de rencontrer de nouvelles personnes, il se dit alors qu’il n'avait plus que deux choix, se suicider car sa vie n'avait aucun sens, ou aller consulter un psychologue et changer cette vie là. Il avait choisit le psychologue. 

  Son thérapeute le lui répétait sans cesse, il faut d'abord s'exposer progressivement aux évènements stressants. Ne surtout pas se précipiter. Il y allait, étape par étape. Il avait déjà pas mal progressé.

 

  Il s’approche prudemment du bureau de poste, contrôlant régulièrement son environnement, puis jette un œil à l’intérieur et soupire de soulagement car il n’y a pas de clients. 

  Alors que la porte coulissante s'ouvre, une grande partie de lui, celle que son psychologue appelle  son petit enfant intérieur, voudrait partir en courant. Courage lui dit la partie de lui-même la plus raisonnable. Pense à la récompense. Après tu pourras partir en vacances!  C'est son psychologue encore qui lui a suggéré cela: “Quand vous étiez petit, vous me dites que vous arriviez à aller acheter le pain, comment faisiez-vous?”. “Je pensais au bonbon que la boulangère me donnerait.” “Eh bien aujourd’hui il faut faire pareil, il faut penser à ce qui vous motive.”

  Ne pas marcher sur le paillasson ! Il l’enjambe. Ding dong ! La sonnerie se fait quand même entendre. Mince le mécanisme devait être dans la porte et non pas dans le paillasson. Il avance tout droit, les mains dans les poches de son manteau long, les yeux baissés pour se concentrer. Respire, respire, concentre-toi sur ton souffle. Inspiration. Expiration. Inspiration…

  Ça va mieux ! Il relève la tête. En face de lui, seul à son guichet, l’employé se gratte négligemment le nez puis lui fait un sourire. Encore un sourire méprisant, il a pitié de moi et de ma nullité.

-Bonjour monsieur. 

-Bon...bonjour… marmotte-t-il

Toujours le même, toujours aussi nul se morigène-t-il. Non, tu n'a pas le droit de parler comme ça, lui dit son moi adulte, tu n'es pas nul, tu vas y arriver! 

-Bonjour ! dit-il avec plus d’assurance.

L’homme lui sourit gentiment, se gratte encore le nez.

-Que puis-je faire pour vous ?

-Je viens pour un retrait !

Pour appuyer ses dires il sort le pistolet de sous son pardessus, le contact froid du métal lui redonne de l'assurance. 

Le regard de l'employé semble tétanisé par le trou noir de l'arme. Plus de compassion dans ses yeux, seulement de la peur.

-Allons, dépêche-toi d'ouvrir le coffre, ne sois pas timide !

 

 

 

 

 

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