CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Rhino 

Le jour venait de se lever, inaugurant les dernières heures du nez de ma mère. Elle avait décidé d’en changer. Enfin de le remodeler. Elle voulait le même que le mien elle disait. Mon nez en forme de tremplin de saut à ski, mon nez d’ado de 14 ans. Selon elle, c’était le seul héritage génétique intéressant légué par mon père. Mon paternel, cette paillette de sperme sortie d’un congélateur au Portugal. Ma mère voulait être follement aimée avant d’enfanter. Et quand elle eut 40 ans, ce n’était toujours pas arrivé. Alors plutôt que la tiédeur ou l’hypocrisie d’une étreinte, voire d’une brève relation, à visée reproductive, elle s’était tournée vers la PMA. Elle avait voulu choisir sur catalogue, prendre un donneur ouvert que j’aurais pu rencontrer à mes 18 ans, mais ça c’était au Danemark et c’était plus cher. Alors va pour la paillette anonyme.

Donc je suis née via cette petite entourloupe à la nature avec un demi-arbre généalogique et une mère qui préférait que je ne la tête pas car elle avait des implants mammaires. Elle vivait décidément par et pour la science.

Elle était animée par une double tension comme deux courants qui circulaient dans son corps : la peur de mourir, de celle que vivent les octogénaires au bord de l’abîme, et l’envie de faire comme si elle avait 20 ans. Elle avait partiellement réussi. La plupart des jours, elle était ma meilleure amie. Quand j’avais 8 ans, j’avais compris qu’elle jouait avec moi aux Barbie pour pouvoir les étudier de près, la longueur de leurs jambes, l’ourlet de leurs lèvres, leur maquillage impeccable. Mais je m’en fichais pas mal. Elle imaginait toujours des histoires rigolotes où Ken enchaînait des dépenses incroyables et des sacrifices inédits pour tenter de ravir le coeur de Barbie. Dans ses scénarios, le bouquet de fleurs quotidien que ma mère n’avait jamais reçu, le week-end surprise à Venise, la balade en hélicoptère à New-York qu’elle avait rêvés. Tous les clichés des Harlequins qu’elle avait lus pendant sa puberté et dont elle avait patiemment attendu la réalisation dans sa vie amoureuse. Alors elle s’était dit que si le prince ne venait pas c’est qu’elle ne ressemblait pas assez à une princesse. Et le désastre avait commencé.

Des injections dans les lèvres faites à la va-vite par une copine tatoueuse à Montpellier, un peu de Botox en Tunisie. Puis la poitrine. Fatalement. Plus elle modifiait son physique, plus elle attirait les hommes qu’elle aurait dû fuir. Pascal, gérant d’une salle de musculation, qui ne tolérait aucune prise de poids, Fabrice, à la tête d’une chaîne de bars, qui avait essayé de la transformer en hôtesse pour qu’elle émoustille et fasse consommer les clients. Thierry. Didier. Et elle se lamentait qu’aucun ne voit sa vraie personnalité. Qu’elle passait son temps à emballer de plastique. Là, elle venait de se séparer de Laurent. Il était plus jeune qu’elle. Elle ne lui avait pas révélé son âge mais elle s’était trahie quand elle lui avait proposé un concert d’Hugues Aufray.

Après l’enterrement de Johnny Hallyday, Maman, elle avait décidé d’aller voir sur scène tous les chanteurs qui risquaient de mourir. Elle m’empruntait mon ordinateur. Parfois, elle m’interrompait en pleins devoirs. Elle vérifiait les dates de naissance des chanteurs et chanteuses français. Tous les interprètes septuagénaires pouvaient la compter dans leur public. Si son calcul de l’âge donnait un résultat supérieur ou égal à 70 ans, elle réservait immédiatement une place de concert. C’était plus prudent elle disait.

Vers 12 ans, voyant qu’elle me regardait de plus en plus souvent dans le miroir, lissant sa peau du bout des doigts comme en un geste réflexe après avoir observé quelques secondes mon front lisse comme un ventre de bébé, j’avais imaginé un plan. Me vieillir. Dans mes cheveux, sur plusieurs mèches, j’avais étalé du blanco, le stylo de peinture blanche servant à corriger nos fautes à l’école. Le soir devant ma glace, je triturais la peau de mes joues et de mon front pour essayer de la plisser un peu. Je voulais juste soulager ma mère. La sauver.

L’heure du rendez-vous pour son nez approchait et je n’étais toujours pas sortie de mon lit. 9h un samedi, rien d’inhabituel mais je voulais vraiment l’accompagner. Je repoussai du pied ma couette à imprimé licornes, me levai et entrai dans la salle de bain. Dans le miroir : un verdict. Et une libération. Des boutons rouges avaient envahi mon visage. L’acné. Le début de l’âge ingrat. Un sursis pour ma mère.

© 2014
Créer un site avec WebSelf