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RUTILANTE


Chantal Rey

 

 

Je fis connaissance en même temps de l’adjectif « rutilante » et de tantine Julia. « Rutilante » m’apparut dans Modes et Travaux le jour où la tantine fit son entrée dans mon existence au volant d’une 403 noire qui traversa la cour dans un tourbillon de plumes tandis que les oies s’éparpillaient en caquetant. La campagnarde de cinq ans que j’étais n’avait jamais vu autant de couleurs, de dorures et de froufrous réunis en un seul point. Les femmes de mon monde étaient beiges et grises avec des chaussettes tricotées et des sabots en caoutchouc. Tantine Julia était rutilante. Pas une femme de la ville. Mieux que cela. Rutilante. Papa disait « la honte de la famille ». Mémé disait « respecte ta tante ». Maman ne disait rien.

Si on ne voyait jamais Julia c’est qu’elle vivait loin. A Albi. Nous devions sa visite à la mort  de pépé, qui avait été son frère dans le temps. Après l’enterrement elle resta quelques jours à la maison, pendant lesquels je ne la quittai pas des yeux, des oreilles ni des narines. Elle avait des bas fins comme des toiles d’araignée, des jupes sans bretelles, un transistor et un appareil photo. Elle nous emmenait en ville, maman, mémé et moi, pour acheter du tissu et du chocolat au riz soufflé. Le soir après souper, devant la glace accrochée au-dessus de l’évier, elle se dessinait la bouche au rouge vermillon, disait « salut la compagnie », et partait en voiture. Le matin, elle rouspétait parce que le couinement des cochons l’avait réveillée, puis elle traînait jusqu’au dîner en robe de chambre. Je connaissais les mots robe et chambre, pour autant je n’avais jamais vu de robe de chambre, sauf sur Katharine Hepburn, c’est-à-dire pas en vrai. Or, chez tantine Julia tout était vrai. Elle fumait en vrai et elle buvait en vrai. La boulangère disait « comme un homme ». Elle avait tort. Alors que les hommes se roulaient des cigarettes  de tabac gris en forme de tromblon qu’ils allumaient avec des briquets à essence puants et fumants, Julia allumait de longues cigarettes bien droites à bout jaune à l’aide d’un briquet doré à peine plus gros qu’un morceau de sucre. Les hommes avalaient cul sec des godets de piquette violette avant de s’essuyer la bouche sur la manche, quand Julia sirotait une liqueur ambrée dans un petit verre à pied du service du mariage. Papa disait « grands airs ». Maman disait « chic élégance ». Mémé disait « bonnes manières ». Je disais « rutilante ».

Un soir que tantine Julia était partie avec les talons aiguille et le rouge à lèvres, papa, maman et mémé se sont disputés. Maman disait « libre émancipée ». Mémé disait « indépendante moderne ». Papa disait « scandale ». Maman disait « je voudrais bien être comme elle ». Mémé disait « si j’avais su j’aurais fait pareil pas de mari pas d’enfant ». Papa disait « mauvaise influence ». Moi aussi je voulais être comme tantine Julia. Je crois que c’est cela qui agaçait papa, que ses femmes veuillent ressembler à cette autre qu’il n’aimait pas. Peut-être papa n’aimait-il pas les femmes rutilantes.

Quoi qu’il en soit, un matin qu’elle traînait en robe de chambre avec le son du poste à fond, papa est entré dans la cuisine après avoir donné à manger aux cochons, et il a crié « fous le camp pauvre type espèce de créature dégénérée et que je ne te revoie plus sous mon toit ». Maman criait « calme-toi ». Hervé Vilard criait « Capri, c’est fini ». Mémé criait « elle n’a rien fait de mal ». Tantine Julia prit son poste, son appareil photo, son rouge vermillon, sa 403 et elle repartit loin. A Albi.

C’était le jour où je me suis fait pipi sur les chaussures pendant que papa soignait les cochons. J’avais pourtant fait tout bien comme il faut : la jupe relevée, une main tirant la culotte sur le côté, l’autre main bien plaquée avec les doigts un peu écartés pour diriger le jet, mais ma technique n’était pas encore au point. Quand j’ai vu l’air incrédule de papa, j’ai dit « moi aussi quand je serai grande je ferai pipi debout comme tantine Julia ».

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Je viens d’apprendre qu’Albi n’est qu’à deux heures de route. Je viens d’apprendre aussi que tantine Julia est tombée d’un pont. Ils sont partis ce matin, maman, papa et mémé. Ils ont emporté un bouquet tout plat avec deux bandeaux en travers comme pour l’élection des miss. Il y avait le bandeau « à mon beau-frère » et le bandeau « à notre oncle ». J’ai dix ans, je porte encore des jupes à bretelles et je ne sais toujours pas comment s’y prenait ma tantine Julia pour faire pipi debout sans se mouiller les chaussures.

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