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SOLANUM VÉNÉNEUSE

 



Sa peau sombre et si douce m’avait d’emblée chamboulé. Ses reflets mauves, somptueux sous le soleil, me bouleversaient. N’étant pas de nature possessive, l’idée me vint de constituer un cercle de ses admirateurs. Mathilde se moqua et refusa vigoureusement d’en faire partie. Je regrettai bien sûr que la femme de ma vie partage aussi peu mes goûts. Mais Raymond s’enthousiasma immédiatement. Certes, mon pauvre ami peut sembler terne et médiocre. Il est bien sûr un peu ridicule quand il s’imagine pouvoir être mon rival auprès de Mathilde. Mais il espère en vain… Ça ne réduit en rien son mérite aux fourneaux. Il faut avoir goûté son pavé de Charolaise pour comprendre de quoi je parle.
 Aussi l’idée de militer en faveur de dame Vitelotte lui plut tout de suite. Il vit rapidement ce qu’on pouvait tirer de cette délicieuse pomme de terre, de sa majestueuse couleur pourpre qui se maintient après cuisson, de ce délicieux goût de châtaigne, de cette consistance qui reste ferme. Je fus littéralement subjugué par ce qu’il parvint rapidement à en tirer. Heureusement qu’il n’était pas aussi habile avec les femmes. Chaque semaine, il me réservait la primeur de ses nouvelles trouvailles. Son carpaccio de Vitelottes et Saint-Jacques, son Parmentier de canard à la Vitelotte, ou son simple aligot de Vitelotte. Variations délicieuses sur un thème donné. Je connaissais le vrai bonheur. Une amoureuse me donnant un bonheur parfait, un ami un peu simplet, mais fidèle et si habile en cuisine, cette succession de dégustations fastueuses. Que demander de plus à la vie ?
Mon bonheur était tel que je pris de grandes résolutions. Dans l’ordre croissant d’importance, organiser une séance de dégustation chez moi chaque vendredi soir, avec Raymond comme Maître queux, cultiver moi-même quelques Vitelottes dans mon carré de jardin, demander mon amoureuse en mariage. C’était également par ordre de difficulté. Parce que côté demande, j’avais sérieusement le trac. Mathilde, qui n’aimait pourtant guère les pommes de terre, partageait avec la Vitelotte deux grandes qualités, sa couleur de peau, la force de son caractère. Raymond comprit bien mon angoisse. Il me montra qu’il était un véritable ami. Bien que censé être tout de même un rival malheureux, il décida de me soutenir. Pour me donner du courage, il me promit la primeur d’une nouvelle recette. Le ventre satisfait, on ne craint plus rien. Aussi acceptais-je avec enthousiasme de goûter ses escargots de Bourgogne sur lit de Vitelottes à l’échalote parsemé de brie noir râpé. 
Je lui avais donc demandé de me faire bénéficier de cette première le soir de mon rendez-vous avec Mathilde, histoire de mettre toutes les chances de mon côté. Parce que je n’étais pas complètement sûr qu’elle adhère complètement à mes intentions. Mais peut-être n’était-ce qu’une fausse impression, provoquée par mes inquiétudes. En tout cas, ce soir-là, Raymond se montra si chaleureux, qu’il consentit même à me livrer ses secrets, ce qu’il répugnait habituellement à faire. « Tu fais ton aligot de Vitelottes normalement. Tu chauffes les escargots dans un fond de leur bouillon avec une gousse d’ail, tu crèmes, tu laisses réduire pour amener à consistance épaisse, tu ajoutes cerfeuil et ciboulette hachée. Dans un petit ramequin rempli de purée chaude, tu creuses un trou et y déposes 2 ou 3 escargots avec un peu de sauce. Tu refermes le trou délicatement avec la purée. Poivre, muscade, un peu de chapelure et une noix de beurre, tu réchauffes au four très chaud, et voilà… » 
La soirée commença de manière merveilleuse. Contraste et renvoi subtil entre Vitelotte et escargot sur discret fond d’aulx, une harmonie suprême par dépassement de la dissonance. Raymond aurait fait un grand compositeur. Je m’émerveillais de ces résonnances insoupçonnées qu’il forçait le monde à nous révéler. Entouré de mes compagnons du cercle, je mettais en pratique ses sages conseils. Déguster lentement, avec ferveur, en mettant complètement de côté les autres préoccupations. Ce fut un moment merveilleux, éternel. Un peu trop éternel, justement. Quand je finis par sortir de ma Vitelotte aux escargots, et repris conscience des autres aspects du monde, je constatai que j’étais en retard pour le rendez-vous qui devait changer ma vie. Je cherchais Raymond pour m’excuser de devoir partir en urgence. Je ne le trouvai pas. « Raymond ? » me répondit un copain du cercle, « Ça fait quelque temps qu’il est parti. Tu avais l’air au septième ciel, il n’a pas voulu te déranger. Il a dit qu’il s’en allait loin avec Mathilde, dans un coin tranquille, pour cultiver ses Vitelottes. Ils t’écriront. »
Le salop m’a piqué ma femme en m’appâtant avec un plat de patates.
 
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