CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

 

 

Sonatine pour deux souliers

 

 

 

Sa chambre est encore imprégnée de l'odeur moite des rêves et des cauchemars de la nuit. Il s'approche de la fenêtre et l'ouvre largement. L'air glacé et humide du sombre petit matin de novembre l'agresse violemment, mais il aime cela. Le jour n'est pas prêt de se lever. Une pluie aux gouttes régulières strie le halo de lumière autour du réverbère à gauche de la fenêtre et chaque goutte s'empare d'une parcelle de cette lumière pour la rejeter gaiement sur les pavés noirs. Il l'aime, sa petite place quand elle se couvre ainsi de flaques d'eau lumineuses.  Et quand, tout au fond, presque en face de sa fenêtre, le théâtre est allumé, cela devient tout bêtement féerique. Ce n'est pas le cas maintenant bien entendu. Pas à cinq heures du matin.

Mais il est là, dans l'attente de ce quelque chose de magique qui va, comme tous les matins depuis quelques mois, non seulement chasser les traces de la nuit qu'il déteste mais donner tout son sens à la journée qui commence.

 Il se dirige vers la cuisine. La cafetière est prête depuis la veille. Une simple pression et il repart vers son lit, un bol de café bien chaud et parfumé entre les mains. Ayant posé le bol sur sa table de chevet, il se glisse sous sa couette après l'avoir bien secouée pour qu'elle ne garde aucune trace de son pauvre sommeil agité. Il reprend son bol, se retient d'avaler tout de suite une gorgée. Le parfum mouillé de la rue se mêle à l'arôme du café chaud. Première douceur. Il attend la suite.

5h 05... Attente et, inévitablement, tension… sa respiration est contrariée par un vague poids sur la poitrine. Rien de douloureux, plutôt de l'ordre de ce que peut ressentir un enfant qui attend le moment d'aller découvrir ses cadeaux de Noël et qui passe de la certitude de la joie qui va suivre à la crainte d'une grande déception.  Attente, tension et agacement. Comment peut-il ainsi organiser ce rituel chaque matin ?   Il sait que tout acte qui se répète dans une forme de ritualisation est une aliénation, pourtant il va faire ce matin exactement la même chose qu'hier matin, le précédent, et tous les matins depuis le 15 août. Ridicule. Ridicule mais incontournable.

5h06. Il avale une gorgée de café. Il attend encore. Quoi ? Un son. Un son aimé. En fait, il s'agit d'un son aimé et rien de plus. Il est tombé amoureux d'un son. C'est comme ça. Un son devenu  musique, une musique répétitive basée sur deux notes seulement, l'une grave, l'autre légèrement plus aiguë. Le morceau ainsi composé démarre à gauche de la place : cadence régulière, un temps fort, un temps faible. Mélodie élémentaire, deux notes qui se succèdent, qui s'appellent. Un battement qui se rapproche, monte en puissance jusqu'à son intensité maximum. Un cœur, un pouls, la vie... Apogée, puis déclin. Régulier. Même rythme, moins de force. Sa petite sonate. Sa sonatine pour deux souliers. Il n'y connaît rien en musique et le terme 'sonatine' ne convient sans doute pas. Cela lui est égal, il aime la résonance et la légèreté de ce mot et ne veut d'aucun autre.

5H 09. Il est prêt. Ses mains se crispent sur le bol et il avale une deuxième gorgée. Il est arrivé que la sonatine ne démarre pas à 5h10 précisément. Et ça, c'est insupportable. L'angoisse le saisit. Mais non. Premiers claquements sur la gauche, rue Erik Satie. Les images habituelles viennent se caler sur ces sons. Des talons fins, pas hauts, mais fins et qui frappent le pavé en prenant soin que jamais le rythme ne se modifie. Sa pièce pour deux souliers. L'interprète est admirable. Elle va passer sous sa fenêtre. Il ne respire plus. Il n'est plus que béatitude. Il écoute, tremblant qu'un bruit ne vienne troubler la pureté des sons. Un chien, un matin de septembre, a aboyé dans une rue voisine. Une  voiture, une autre fois, a traversé la place, la remplissant au moment le plus intense du morceau d'une inacceptable pollution sonore. Bruits redoutables.

Mais elle s'approche, ses talons s'abattent sut les pavés comme des marteaux de piano dont on aurait ôté la feutrine. Grandiose. Il ferme les yeux. Les chaussures sont forcément rouges. Rouges pour qu'on ne voie qu'elles dans le gris du petit matin. Les vêtements sont sobres et contrastent avec la couleur vive des chaussures. Un manteau... bien sûr en cette saison.

Et c'est déjà l'instant douloureux où la musique disparaît peu à peu jusqu'à se fondre dans le silence du petit matin, là-bas, dans la rue Magritte qui démarre à droite de la place.

C'est fini.

La journée peut commencer.

 

 

 

 

 

  

 

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf