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Temple de l’Impudeur, rue de l’Arcade

  

 

 


Georges se tenait raide comme un pic au milieu du petit salon. On lui avait demandé de patienter ici le temps que l’on s’occupe de lui. Il regardait distraitement la galerie de portraits de femmes accrochés au mur. Maladroitement, avec des mains encore tâchées d’encre qu’il avait oublié de laver, il écarta une mèche de son front et découvrait avec un mélange d’admiration et de gêne, le visage de celles qui avaient été autrefois les grandes figures de cette maison. Son attention se fixa sur celui d’une jeune femme, d’une vingtaine d’années, qui posait, les bras croisés sur la poitrine et qui faisait naître, dans un demi-sourire, deux fossettes sur ses joues roses. Georges fut saisi par la beauté simple et innocente  de ce visage rond, à peine sorti de l’adolescence et sentit une vague de désir le submerger. Il voulait aimer ces yeux pâles de chat, cette nuque large sur laquelle tombait en mèches lourdes, une chevelure dorée, cette bouche arrondie, ce nez légèrement recourbé et ces mains potelées qui trahissaient une éducation sage. Il fixa le tableau longtemps et n’entendit pas l’entrée de la maîtresse des lieux, qui lui rappela sa présence par une légère toux. Georges esquissa un mouvement de surprise et eut l’envie soudaine de s’enfuir, mais il se rappela la promesse qu’il s’était faite et, timidement, adressa à cette femme un petit signe de tête. Avec dédain, elle traversa le petit salon, laissant derrière elle des effluves de fleur d’oranger qui écœurèrent aussitôt le jeune garçon. D’un geste sec, elle sortit de sa poche une longue cigarette mais ne l’alluma pas. Elle leva les yeux vers le portrait, avant de s’adresser enfin au jeune garçon : « Une bonne fille, déclara-t-elle, gentille, dévouée et très habile avec les hommes. Elle est morte l’année dernière. Une congestion foudroyante, pauvre petite. »

Georges demeurait impassible, mais sentit des milliers de fourmis lui courir dans les doigts puis parcourir ses épaules et remonter le long de son échine. Ce fut une sentence terrible qui sortait de la bouche de cette femme effrayante. Celle-ci s’assit ensuite sur un large fauteuil en velours, sembla vouloir ajouter quelque chose, puis se ravisa. Elle fit un large geste vers la porte : «  Premier escalier à droite, chambre 43. Mathilde est prête ». Puis comme pour sonner la fin de la conversation, elle alluma enfin sa cigarette. Georges comprit qu’il n’aurait pas droit à plus d’égards et se résigna à sortir.

 Passé la porte, l’ambiance feutrée du salon laissait place à l’atmosphère austère d’un corridor sans âme. Georges ressentit le besoin fulgurant de s’échapper de cette grande bâtisse pour respirer des parfums plus familiers. Il alla ouvrir la porte cochère qui donnait sur une cour intérieure, où l’on avait, plusieurs années auparavant, installé quelques guéridons, désormais mangés par la rouille. La place était déserte et offrit à Georges la solitude que recherchent les héros avant l’affrontement. Il ne tarda pas à ressentir les lames vives du froid hivernal lui traverser le ventre et les oreilles et reprit le chemin du corridor. Mal à l’aise, il se dirigea vers un étroit escalier de bois. Il sentait maintenant ses orteils trop serrés dans ses vieux godillots et monta lentement les premières marches. Sa paume sèche glissait sur les barreaux de la rampe sculptée, une rampe si haute, que Georges eut le sentiment de ne jamais pouvoir la saisir. Les vieilles tapisseries accrochées aux murs dégageaient une forte odeur de poussière, leurs motifs désormais délavés, représentaient une scène de chasse à courre et semblaient l’accompagner dans son ascension. Il repensa au portrait, à cette courtisane au regard lisse, où il avait décelé une froide mélancolie. Il pouvait entendre sa voix claire et haute qui résonnait dans les couloirs de l’établissement et pendant un instant, il se plut à imaginer que c’était elle qu’il allait rejoindre. Fébrilement, il parvint à l’étage et frappa à la porte de la chambre 43. Il ne discerna pas immédiatement le visage de celle qui lui ouvrit, mais fut happé par l’essence de lavande qui s’en dégageait. Il fixa les longues boucles brunes qui s’échappaient du chignon et cela le rendit immédiatement triste. Avec un sourire bienveillant Mathilde l’invita à entrer, mais Georges restait sur le seuil. Il observait le visage de cette femme d’âge mûr, parcouru la ligne des rides de son front et celles qui naissaient au coin de sa bouche fine.

Il fit un pas vers elle, doucement mit la tête contre son épaule puis s’effondra, dans un sanglot d’enfant.

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