CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Toi notre enfant

 

J’ai senti la cadence de mon cœur s’accélérer à l’instant même où tu as franchi la baie vitrée. Tandis qu’on vous conduisait tous les trois à votre table, j’ai sorti discrètement la photo de ma poche. Mais au fond j’ai su que c’était toi dès le premier matin. Ton papa et ta maman n’ont guère changé. Et puis tes traits, ton âge, ton regard, tout correspond. Ma petite Sarita. Tu as tant grandi en huit ans, depuis le jour où tu t’es envolée vers l’autre bout du monde dans les bras de ces parfaits inconnus... Sur la photo, seul vestige qui m’autorise à continuer de plonger mes yeux dans les tiens, tu n’es encore qu’un angelot d’onze mois...

 

J’espère que tes parents s’occupent bien de toi et qu’ils t’aiment comme je t’aime. Tu sembles épanouie et en bonne santé, ça me rassure. Tu n’imagines pas à quel point j’ai souffert… Ton absence a laissé gravée en moi la trace d’un sinistre cratère vide. Je fais désormais partie de ces créatures qui n'ont nul besoin de mourir pour devenir des spectres. Le genre de fantôme inoffensif errant sur terre, seul et las, tel un vivant éteint. Celui qu'on remarque au début, puis qu'on oublie avant la fin... Mais tout ça tu n’as pas à le savoir. Je refuse que tu t’inquiètes pour moi et surtout que tu aies du chagrin. 

 

« Réveille-toi mon vieux !! Pendant que tu rêvasses, les gens s’installent et la salle se remplit ! » La voix qui gronde derrière moi est celle de mon chef.

« A vos ordres. Veuillez m’excuser, patron.

- Et évite de fixer les clients de cette façon, j’ai pas envie de recevoir une plainte ! C’est quoi cette photo ?

- Rien d’important. »

Mensonge éhonté. Ce bout de papier que je viens de ranger est tout pour moi. Heureusement l’image est bien conservée ; elle ne sort de chez moi que lors de mes visites au cimetière. Afin que ta maman puisse te voir de temps en temps elle aussi. Si Rosita n’apparaît pas sur la photo, c’est parce qu’il était déjà trop tard… Cruellement, sa maladie ne lui a même pas accordé ce bref sursis. La nuit de ton départ, j’ai donc posé seul avec toi à l’orphelinat, entouré des personnes qui allaient s’engager dans l’aventure la plus extraordinaire de leur vie : devenir tes parents adoptifs. De bons parents, sûrement. En tout cas je prie pour ça au quotidien.

 

Ce choix je ne l’ai jamais regretté. Après vos deux disparitions si prématurées, savoir que ma fille échapperait aux années de misère que j’allais endurer a été une réelle consolation. Aujourd’hui je m’en sors grâce à la vente ambulante et la saison touristique. Arequipa est l’une des plus jolies villes du Pérou et même si l’hôtel La niña andina n’est pas un palace, sa proximité avec le centre historique attire constamment de nombreux vacanciers. Et le destin a voulu que parmi eux… 

 

Te voilà qui te diriges dans ma direction pour aller te servir au buffet. Tu te rapproches lentement…pas à pas… Ton visage n’est bientôt plus qu’à quelques mètres de moi. Comme tu es belle et comme tu ressembles à ta mère ! Le couple te suit des yeux et leurs regards finissent par croiser le mien. Je détourne aussitôt la tête, instinctivement. 

« Papa… »

Mon corps se fige net. Non, impossible… Se peut-il que… ? Je me retourne, et te vois essayer de déchiffrer le nom d’un mets sur le présentoir. Je soupire intérieurement.

« Papa rel…

Papa rellena. C’est une spécialité de notr…de mon pays. Tu en veux ?

- Oui !

- Je te comprends, c’est mon plat préféré ! »

Alors que tu me souris, je contemple l’éclat de tes yeux, ces deux grands lacs noirs sondés un million de fois mais dont je peux enfin saisir la profondeur qui m’a été si longtemps cachée...

« Comment tu t’appelles ?

- Sarah. »

Tu t’en vas avec ton assiette, l’air guilleret, après m’avoir dit merci. Sarah. Cela m’émeut qu’ils aient souhaité rendre hommage à ton prénom d’origine. J’ai envie de pleurer mais je retiens mes larmes... Que dirait le patron ?

 

L’heure du départ est arrivée. Tes parents m’ont-ils reconnu ? J’en doute. Et dans le cas contraire, oserais-je les blâmer pour leur silence ? J’aurais probablement agi comme eux à leur place… Au moment de se lever, ton papa sort un objet de sa poche et le pose sur la table en m’adressant un signe de tête. Ta maman me sourit et vous vous éloignez ensembles, tous les trois. Je savoure ces ultimes secondes, puis je m’avance, intrigué. Sur la nappe blanche je découvre un petit cliché instantané. Une photo de toi. Tu te tiens debout, fière, radieuse, devant la maternité où tu es née il y a neuf ans. 

Le long des mes joues creuses et sèches, se mettent à couler deux minces filets d’eau, comme des sources tièdes...

 

Ce soir, en rentrant chez moi, je ferai un détour par le cimetière.

 

 

 

 

 

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf