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Accessit

Sylvie Teper


Trois trous noirs


  

            Comment est-ce possible ?

            Elle l’avait aperçue hier sans avoir le temps de s’arrêter et depuis elle se posait des questions. Aujourd’hui, à presque seize heures, le coude gauche sur le bureau, le menton dans la paume de sa main, le regard sur la cime du tilleul agitée dans le gris du ciel, elle doutait. Et pourtant, ces traces... Elle, ici, à Clermont-sur-Oise ? Ce n’est pas possible. Mais est-ce vraiment elle ? Elle devait s’en assurer. Maintenant. Tout de suite. Quelle heure est-il ? Quatre heures moins cinq. Elle poussa immédiatement sa chaise, se leva, vérifia la fermeture de son ordinateur, de ses fenêtres, du gaz, prit son sac et claqua la porte. Sur le palier, elle longea le couloir, dévala les deux étages, salua en passant le rideau de la loge et s’éclipsa dans la rue. Il bruinait. Coup d’œil sur sa montre. Quatre heures, il fallait foncer : il ne lui restait qu’une demi-heure avant la sortie de l’école.

            Comme le vent s’infiltrait sous son manteau, elle remonta le col, enfouit ses mains dans ses poches, baissa la tête et alterna marche et course. Rien ne la distrayait, ni l’odeur du pain chaud de la dernière fournée, ni les aboiements répétés d’un chien, ni les crissements des pneus quand elle traversa la chaussée glissante. Son passé était revenu et, cette fois-ci, en plein jour. Bien réel.

            Elle avançait, se pressait, se précipitait, les yeux toujours rivés vers le trottoir. Au carrefour, elle tourna à gauche et s’engagea dans l’avenue. Les vitrines ne l’intéressaient pas. Elle filait. Tout droit sans remarquer deux adolescentes, grisées par l’insouciance de leur âge, hilares, têtes renversées, lèvres rouges bien ouvertes, instables sur leurs talons vertigineux. Elle les bouscula.

            — Vous excusez pas surtout.

            Elle ne se retourna pas. Elle filait comme tirée vers l’avant par une main invisible, mais leur parfum la suivit, encore, pendant quelques pas. Elle secoua la tête — pauvres inconscientes — et accéléra pour se dégager de cette fragrance sensuelle, mais ralentit devant l’étal de l’épicier. Elle semblait hésiter. Peut-être chercha-t-elle une échappatoire à sa course. Le commerçant, qui l’appréciait pour sa gaieté et sa gentillesse, sortit pour échanger ses idées sur la vie, sur le temps. Elle lui demanda l’heure, la vérifia sur sa montre, le remercia et, sans un mot de plus, lui tourna le dos et s’éloigna. L’homme, déconcerté par cette attitude inhabituelle, fixa, rêveur, le léger déhanchement saccadé de sa jolie cliente. Étrange. Il était quatre heures treize et elle ralentissait son allure.

            Oui, elle ralentissait, le regard perdu sur un bout de papier qui virevoltait dans le souffle du vent. Sa respiration s’accélérait, son estomac se contractait, elle se courba légèrement, une main sur son ventre pour se soulager, mais la douleur persistait. Elle s’approchait du cauchemar qui ne l’avait jamais quittée.

            Quelques pas fébriles et elle s’arrêta devant un magasin de meubles. Ses épaules tressautèrent ; ses doigts nerveux s’agrippèrent à la bandoulière de son sac, la pétrirent, se crispèrent. Brusquement, elle se décida et tourna la tête sur sa gauche, vers la vitrine, vers elle. Elle n’entendit, alors, plus aucun bruit de la rue et son regard se figea. Elle se sentit perdre pied : c’était elle !

           

            Elle devait partir, s’échapper de cette emprise, comme elle aurait dû s’échapper de cette main quand elle avait huit ans... Elle a huit ans. Elle revient de l’école ; elle a très chaud, très soif. Elle entre dans la cuisine. Personne. Elle grimpe sur la petite table en chêne pour attraper un verre sur l’étagère. Elle tire fort sur son bras et sa jupette blanche à cerises remonte.

            Mon Dieu, ma fille. Quelle heure est-il ? Quatre heures vingt-cinq. Vite. Mais elle ne bougea pas : son regard s’était de nouveau collé sur la petite table en chêne derrière la vitrine. Rien dessus sauf trois petits trous. Trois petits trous noirs creusés par trois bougies, par sa faute, dans la cuisine de sa maman. Trois trous sur une table nue. Sur une table nue et froide. Son dos tressaillit. Il se rappelait le dur contact. 

            Quatre heures vingt-huit.

             Elle s’arracha du meuble et se mit à courir, comme dans le passé, mais cette fois-ci sans larmes.

            Ne pas être en retard. Surtout ne pas être en retard. Ne pas laisser sa fille l’attendre. Ne pas la laisser seule. Seule. Seule comme elle l’avait été, ce jour-là, dans la cuisine, sur cette table massive et froide et elle, sur la pointe des pieds, si légère, si chaude, quand il était entré et l’avait saisie.

                                                                                             

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