CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

TU NE PARTIRAS PAS !  

 


- Tu ne partiras pas !

La mère vociférait. Sa voix aigre emplissait l’espace sombre de l’unique pièce du logement. Le père tentait de se faire entendre, de sa voix fragile d’homme qui ne commande pas chez lui :

- Mais j’ai signé, je n’ai pas le choix.
- On te cachera. Ils ne te trouveront pas !

Le père travaillait comme journalier au port de La Rochelle. Charriant des gravats, empilant des paquetages. Cette vie de labeur suffisait à peine à nourrir sa famille. La mère priait sans cesse qu’on ne vienne pas lui annoncer que son mari s’était fait faucher par un madrier en chargement ou un tonneau à la dérive. Elle ne craignait rien davantage que de se retrouver seule avec sa marmaille de six enfants. Et la veille, son mari avait commis l’irréparable. Il longeait le Roy Dahomey, un trois mats de commerce triangulaire en partance vers les côtes africaines. Un officier posté devant la passerelle lui avait adressé la parole :

 - Eh, l’homme, on veut profiter du voyage ?

L’ouvrier bégaya quelques onomatopées. L’autre reprit :

- Tu n’es pas bien gras, mais tu as l’air costaud.

Instinctivement, le père redressa sa petite taille. Embarquer lui avait toujours semblé réservé à d’autres, plus forts et plus téméraires. La flatterie lui fit perdre tout jugement. L’officier l’attrapa par le bras :

- Tu sais combien ça paye, de faire matelot ?

Il l’entraîna vers une taverne et l’y saoula de paroles et de bière, lui faisant miroiter les fortunes que l’on peut amasser sous les tropiques. Puis il posa un papier sous ses yeux. Le pauvre diable ne savait pas lire. Pris dans un tourbillon de sensations déstabilisantes, l’alcool, l’exaltation de l’inconnu, il avait signé son acte d’engagement. Le Roy Dahomey larguait les amarres dès le lendemain. 

Rentré chez lui, l’homme avait révélé l’affaire. La mère ne réagissait jamais tout de suite. Elle emmagasinait les émotions, et son trouble ressortait plus tard. Elle avait gardé le silence. Le père eut le temps d’évoquer son futur périple devant ses enfants. Les effets de la boisson l’inspiraient, il les couvrit de promesses :

- Je vous ramènerai du sable qui est toujours chaud. Et pour Lisette et Fanny, des bijoux. Pour Marie un collier d’argent, et pour la mère de l’or en branches. À petit Louis un couteau en corne de licorne, et pour Germain un cheval. Et à toi, mon Jeannot, je rapporterai le trésor d’un roi.


Avec ces fables, il réussissait presque à se convaincre que sa fortune était faite. Ses petits étaient ravis de découvrir un père aussi aventureux. Ils avaient rêvé la nuit entière de rivages paradisiaques et d’or ramassé à pleines mains dans les ruisseaux. 

L’ambiance s’était gâtée le lendemain. La mère connaissait la réalité : la maigre solde, les six mois d’absence, les risques liés au scorbut et aux attaques de corsaires. Depuis l’aube elle s’acharnait sur son époux. Celui-ci, dégrisé, n’opposait au courroux de son épouse qu’un constat pleurnichard :

- Ils ont droit de vie et de mort sur moi.
- On va se débrouiller. Tu ne partiras pas !

L’armateur du Roy Dahomey, le sieur Vial du Clairois, avait l’habitude de ces remords tardifs. Avant chaque départ il envoyait ses gardes récupérer à domicile les matelots embauchés. Ce matin là, la mère entend la première le fracas des bottes qui monte de leur ruelle. Elle souffle :

- Dans la soupente !


D’un geste sans réplique elle intime à son mari l’ordre de se hisser vers le grenier, à travers une petite trappe qu’il referme sur son passage. Bientôt deux hommes en armes font irruption dans la pièce. Le plus grand prend la parole :

- Bonjour. Nous cherchons Anselme Peintureau. Il habite bien ici ?


La mère se tait. Les enfants affolés respirent à peine, serrés les uns contre les autres. Le soldat perd patience et articule d’un ton menaçant :

- Nous sommes ici pour enrôler le sieur Peintureau. Vous êtes au courant ?
À cet instant une voix ferme, inattendue se fait entendre :
- C’est moi !


Jeannot, le fils aîné, s’est avancé. Dressé sur la pointe des pieds pour se donner une stature. Du haut de ses douze ans il répète :

- C’est moi.


Son élocution est calme. Les deux mercenaires le jaugent du regard. Le plus vieux hoche la tête :

- Anselme Peintureau, mousse sur le Roy Dahomey. Bonne chance, mon garçon.


L’homme tend à la mère une bourse en tissu, qui s’écrase dans la paume tremblante. Sa mission est terminée. Il regagne la rue. Le fils le suit, passant devant sa famille médusée. Sur le pas de la porte il se retourne et, assez fort pour être entendu jusque dans le grenier, articule :

- Je pars. Dites le au père. À Dieu.

© 2014
Créer un site avec WebSelf