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Ultime instant de sommeil

Delphine Duhoux

 

Il est 6h51, j’ai encore onze minutes de sommeil devant moi. Depuis plus de vingt-sept ans, je me réveille à 7h02 pétantes tous les jours de la semaine. Du lundi au vendredi, en passant par le mardi et le jeudi, sans oublier le mercredi intermédiaire. Je commence le travail à 9 heures, et en me réveillant à 7h02, j’arrive pile à l’heure. 9 h au bureau, c’est parfait : je n’arrive ni trop tôt ni trop tard. Je ne raffole pas de mon activité professionnelle au point d’y débarquer la fleur au fusil avec deux minutes d’avance. Pour quoi faire, de toute façon !? Je hais TOUT sur mon lieu de travail : les dossiers chiants qui ne servent à rien, mon chef infâme qui a une haleine de camembert, mes collègues malveillants et décérébrés, l’ambiance pesante, les clients exigeants et pleins aux as, le bureau trop petit et jamais aéré comme il faut. Tout pue…

 

Et pourquoi est-ce que je ne change pas, alors, si c’est si dur ? Merci du conseil ! Je suis déjà bien content d’avoir un boulot, je ne vais pas en plus demander à en changer, alors que la moitié de la population est au chômage. Quant à demander qu’il soit passionnant, galvanisant et vivifiant, il ne faut pas exagérer.

 

C’est l’hiver et me je suis emmitouflé dans un pyjama en pilou pilou hier soir, bien blotti sous la couette. Comme tous les soirs de décembre. Ma femme dort encore, j’entends sa respiration régulière à côté de moi. Je me colle contre elle pour profiter de ces onze minutes bénies des Dieux. Mon oreiller bien moelleux accueille mon crâne comme un nid abriterait l’innocence d’un poussin.

 

Ma femme peut encore dormir 14 minutes. Pas une de plus, pas une de moins. Elle se réveille à 7h05 tous les matins, … pour les mêmes raisons que moi.

Je me demande à quoi elle peut bien rêver. Elle ne fantasme jamais au sujet de grand-chose de passionnant, tout au plus du gigot d’agneau qu’elle nous préparera pour ce weekend. Ses rêves nocturnes sont à la hauteur de ses espérances diurnes : plats, insignifiants, jamais trépidants. Je ne lui jette pas la pierre, dans la mesure où je fonctionne exactement de la même façon. De toute façon, pourquoi rêver à des choses qui ne nous seront jamais accessibles ?

Je ne suis ni curieux ni impatient de vivre cette journée. Elle sera forcément comme toutes les précédentes et les suivantes : inintéressante, sans le moindre relief. Et, d’une certaine façon, c’est tant mieux : je ne suis pas paré pour une vie pleine d’aventures. Ni émotionnellement ni intellectuellement ! Je n’ai pas le mode d’emploi de ce genre d’existence et préfère continuer à fonctionner dans un système qui m’est familier. Il ne me convient certes pas, mais il a au moins le mérite de ne jamais me prendre en traître, de ne pas me surprendre, de ne pas m’effrayer.

Je me contente de vivre ces minutes comme une parenthèse, un petit pont invisible reliant la nuit au jour suivant. Bénis sont ceux qui ont un sommeil empli de rêves et de projets, et des jours synonymes de leur réalisation.

 

Je ne suis pas de ceux qui parviennent à tout lâcher du jour au lendemain : leur travail, leur ville, leur femme, leurs gosses, leur appartement, leur belle-mère. J’en suis là de mes réflexions philosophiques matinales lorsque le réveil de mon téléphone sonne…

 

7h02, comme tous les matins, de façon métronomique. C’est du fiable : ce réveil contribue à mon socle existentiel. Grâce à lui, aujourd’hui encore, rien ne sera remis en question. Aucun événement inattendu ne devrait se dérouler, pas plus aujourd’hui qu’hier… Ni davantage que demain, d’ailleurs. Ça me va parfaitement… Surtout pas de vagues…

 

Comme tous les matins depuis vingt-sept ans, je me lève du pied droit et le mets dans sa charentaise.

Quelque chose cloche, pourtant…

 

Depuis quand Josette remet-elle ce type de nuisette affriolante ? Ça lui va drôlement bien. Comme je ne la regarde plus vraiment depuis des années, je ne me rendais pas compte qu’elle était restée si belle. De dos, c’est une vraie nymphe. Dans le but d’assouvir un besoin aussi bestial que soudain, je la retourne vigoureusement.

 

Mais… Ce n’est pas Josette ! …

Qui est cette femme ? Pourquoi est-elle si jeune ?

Mais... Je ne suis pas dans mon appartement !

Mais… Je suis tout nu et ne porte pas le pyjama que je pensais porter !

Et je pue la vinasse !

Que s’est-il passé ?

 

Mon Dieu ! La fête du personnel, hier soir !!!!!!!

Je me suis laissé aller… un peu trop peut-être… 

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