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Un candidat trop pressé

 

 

« Je vodka occasion ». Oh ! l’écriture automatique, les mots suggérés, c’est insupportable. Personne n’embauchera un mec qui au lieu d’écrire « Je voudrais occuper un poste de… », écrit : « Je vodka occasion » ? Le « voudrais » n’est déjà pas opportun, « je souhaiterais » est préférable, paraît-il. Quant au « vodka occasion », au mieux, la responsable des ressources humaines, Natacha Avril, ne comprendra rien. Au pire, elle me prendra pour un alcoolique. Et un alcoolique pingre ou dans la mouise la plus totale. Elle imaginera un clodo obligé de louer une chemise pour les entretiens d’embauche. Je n’en suis pas là. Encore que, pour être franc, je n’en suis pas si loin.

Je me relis. Je corrige. Je décide d’y aller franco : « J’ai hâte de pouvoir vous rencontrer ». Et paf, un moment d’inattention, une faute de frappe et le smartphone balance : « J’ai hâte de mourir ». Impossible, je ne m’adresse pas à un curé, ni à un psy, ni à mon ex-femme. Natacha Avril n’a aucune raison de se réjouir de ce funeste dessein et probablement pas besoin d’un dépressif suicidaire ou d’un kamikaze dans son équipe de communicants.

 

Et puis de toute façon, la com’, cela m’ennuie. J’abandonne. Je cherche autre chose. Non pas que je veuille travailler, rien ne m’ennuie autant, mais je me raisonne en pensant aux lettres recommandées empilées dans le plus profond tiroir de la commode de ma chambre où, d’ailleurs,  je n’ai plus que des factures impayées à ranger.

 

Tiens, je vais répondre à cette annonce d’une association caritative qui cherche un directeur. Je crains que ce ne soit pas bien payé, je suis sûr que ce n’est pas du tout mon créneau, mais après tout, pour quelques mois, peu importe. Et puis ils vont être flattés dans ce milieu de recevoir la candidature d’un ancien élève de Sciences Po.

Bon, faisons simple : 

«  Monsieur

Votre annonce a retenu mon attention. À 45 ans et, je vous l’accorde, au chômage, je suis désormais disposé à venir en aide à mon prochain. Je veux bien gérer des collectes, collecter moi-même s’il le faut, diriger une équipe, organiser les distributions, écouter mes frères dans la dèche. Je suis votre homme.

Humblement vôtre. J’attends votre réponse avec impatience. J’ai hâte de mourir. »

Plus sirupeux, ce n’est pas possible. Je crois que la formule « venir en aide à mon prochain » convient pour une association catholique. Je ne me relis même pas.

 

Je continue. Tiens, une boîte d’électroménager qui recrute un agent de relations avec la clientèle. Un vendeur quoi ! un type qui tire les sonnettes. Avant que l’huissier ne vienne faire ses emplettes chez moi, je ne suis jamais parvenu à lancer correctement le lave-linge du premier coup. Il émettait une série de sons disgracieux avant de trembloter et de suffoquer. J’étais contraint de recommencer la procédure plusieurs fois. Là aussi, travailler dans ce milieu, c’est un défi.

Pas question d’évoquer Science Po. Mieux vaut mentionner un BEP action commerciale et écrire sans fioritures. Voyons… Ah ! je sais :

— « Bonjour, je suis dynamique, je raffole des virées en voiture sur les routes de France et, si pour le matériel à caser, ma préférence va aux aspirateurs, je connais aussi très bien les robots ménagers. Les tracteurs également, mais vous n’en vendez pas. Ha, Ha, Ha. J’adore rigoler. »

Voilà, c’est marrant. Tonique. Chaleureux. Cela fait mec sympa et vachement énergique. J’ai trouvé le ton juste.

Ne reste plus qu’à attendre les courriers me fixant rendez-vous, je n’en doute pas.

 

Deux jours plus tard, mon téléphone sonne. Je ne connais pas ce numéro. Peut-être un huissier encore. Ou mon futur employeur.

— Monsieur Villar ?

— Oui, je réponds.

— Ah ! Je suis contente de vous entendre, vous êtes vivant, dit une voix de femme visiblement soulagée.

Une folle probablement. Ou une pute qui racole ainsi. Heu… c’est improbable. Je ne sais comment réagir.

— Nous sommes à votre écoute, vous n’êtes pas seul, la vie est précieuse, racontez…

Là, je m’énerve et je l’interromps :

— Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir.  En tout cas, vous faites erreur. Au revoir.

Juste avant de raccrocher, je l’entends annoncer :

— Ici SOS Amitiés, Service d'écoute des personnes en difficulté. Nous avons été alertés par le Secours catholique, vous leur avez envoyé une lettre dépressive, suicidaire même. Il faut vivre, nous vous écoutons…

Merde, j’aurais dû me relire. 

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