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 Un soir sur la terre

 

 

Matthew se souvenait encore parfaitement de leur première rencontre. C’était dans ce bar miteux à la sortie d’Harrisburg, Pennsylvanie, où il s’était arrêté pour souffler, épuisé par les longues heures passées au volant de son 38 tonnes. Vers 22h, Alicia était entrée en compagnie de trois ou quatre amies et il l’avait aussitôt remarquée. Environ 25 ans, grande, mince, des cheveux blonds très courts, vêtue d’une mini-jupe et d’un chemisier blanc. Elle avait quelque chose de doux et de désespéré dans le regard et une façon presque animale de se déplacer. Ses copines semblaient très excitées et consommaient beaucoup d’alcool mais Alicia paraissait en retrait, comme détachée, peut-être embarquée contre son gré dans cette virée entre filles. Matthew était accoudé au bar et, comme beaucoup d’autres, il ne pouvait détacher son regard de cette petite troupe survoltée. Au bout d’une heure environ, quelques couples se formèrent et Alicia se retrouva seule à sa table, repoussant systématiquement les prétendants qui se présentaient. Elle semblait ailleurs, fixant sa bière. Après un moment, elle s’approcha du comptoir et lorsque Matthew lui adressa la parole, elle le regarda avec étonnement, comme s’il l’avait interrompue dans sa rêverie.

    Je peux vous offrir une autre bière ? demanda Matthew, se maudissant de ne pas avoir trouvé une entrée en matière plus originale.

 Une lueur moqueuse dans les yeux, Alicia sembla hésiter avant d’accepter sa proposition. Plus tard elle confesserait avoir ressenti une décharge électrique lorsque leurs yeux s’étaient trouvés.

    Je ne t’ai jamais vu ici, l’interrogea Alicia. Tu es du coin ?

    Non, je fais une pause sur la route. Je viens d’effectuer 800 miles avec mon camion…Je dois livrer un client demain matin à Boston. Mon chauffeur est malade et…

Matthew allait lui avouer qu’il était crevé, qu’à 32 ans il se sentait vieux, et las, que sa vie n’était que solitude et déceptions. Il voulait lui confier que son dos le faisait souffrir mais il se trouva ridicule et il s’interrompit. Elle l’observait avec curiosité et cela le troublait. Elle avait les yeux brillants, presque fiévreux, sous l’effet de l’alcool ou d’une autre substance, et ne cessait de jouer avec son briquet posé sur le comptoir. Elle souriait mais son sourire était d’une infinie tristesse. Et puis elle se mit à parler, lui expliquant à quel point elle étouffait dans cette ville, traitant les hommes du coin de ploucs, d’ivrognes et de fainéants. Matthew aurait voulu l’interroger sur sa vie mais il sentait bien qu’il fallait la laisser vider son sac, sous peine de la heurter et de la faire fuir. Il aurait pu l’écouter comme ça pendant des heures, bercé par sa voix grave et rauque. Tout l’attirait chez cette fille et il avait désespérément envie de lui plaire lui aussi. Alicia finit par interrompre son monologue et regarda Matthew, se demandant ce qui lui avait pris de se livrer ainsi à un inconnu. En vérité elle se sentait en confiance avec cet homme qui la couvait du regard. Il la désirait sans doute, comme tant d’autres, mais son instinct lui disait qu’il y avait plus que ça. Il avait l’air vulnérable lui aussi, son attitude bien loin de l’arrogance à laquelle elle était habituée. Elle lui demanda où il vivait, l’interrogea sur son travail et se surpris à trouver de l’intérêt à ses réponses.  Soudain, une dispute éclata au fond du bar et Alicia se dit que c’était sans doute le prétexte idéal pour quitter cet endroit.

    On y va ? demanda-t-elle, se levant prestement de son siège.

Pris au dépourvu Matthew articula un « si tu veux » à peine audible, paya en hâte les consommations et sortit en compagnie de la jeune femme. Après une journée accablante de chaleur, l’air était enfin plus doux et respirable. La lune et le ciel constellé d’étoiles diffusaient une lumière irréelle sur les voitures du parking. Matthew se sentait à la fois heureux et déstabilisé. Son mal de dos s’était envolé et la présence d’Alicia à ses côtés l’électrisait. Sans un mot, tous deux se dirigèrent vers son camion. Il faisait sombre et Matthew se servit de son briquet pour aider Alicia à grimper à bord de l’engin, laissant traîner ses yeux sur ses longues jambes. Une fois à l’intérieur, Matthew alluma la lumière mais Alicia lui demanda de l’éteindre. Sans préambule, elle enjamba la boite de vitesse, vint s’asseoir sur lui en relevant sa jupe et posa ses lèvres sur les siennes. Le jeune homme sentit son corps réagir immédiatement. La bouche d’Alicia était chaude et sa langue pressante. Le souffle court et les mains tremblantes, Matthew déboutonna son chemisier et embrassa ses épaules. Elle se pencha pour ouvrir le jean du jeune homme et celui-ci eut une pensée reconnaissante pour son chauffeur qui gardait tout un stock de préservatifs dans son camion. Tous deux se laissèrent alors emporter par un désir qu’ils ne contrôlaient plus. Ils se déshabillèrent et s’embrassèrent avec fougue, chacun trouvant dans cette étreinte le moyen d’évacuer le désespoir et la lassitude qui les dévoraient. La jouissance arriva très vite et, juste après avoir accueilli le plaisir, Alicia s’abandonna contre le torse de Matthew et se mit à pleurer. Décontenancé, ne sachant comment réagir, le jeune homme chantonna en lui caressant les cheveux. Alicia releva alors la tête et le regarda avec surprise. C’est à ce moment précis qu’il eut la certitude qu’elle partirait avec lui, qu’elle laisserait cette ville de malheur derrière elle et qu’elle permettrait à la vie de s’insinuer en elle à nouveau. En tout cas il allait tout faire pour ça.

 

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