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Un taxi en Allemagne

  

 

   C’était il y a plus de vingt ans, au cours d’un déplacement en Allemagne. A l’époque, je travaillais comme consultant pour une multinationale américaine, une sorte de trust dirigé par des Mormons qui possédait quelques entreprises en Europe. Deux ou trois fois par an, quand le staff faisait le déplacement depuis le Connecticut pour visiter les usines et discuter des plans d’investissement, je servais de guide et d’interprète pour traduire les règlementations locales que les américains avaient du mal à comprendre. Mon bureau se trouvait à Paris, mais je rejoignais la délégation quand il le fallait.

      Chaque rencontre ressemblait fort à une inspection des troupes par le Haut Commandement militaire, avec les huiles plutôt rudes et mal embouchés d’un côté et les sous- officiers, dont manifestement je faisais partie, de l’autre. Ces réunions m’étaient assez déplaisantes et il fallait s’armer d’une bonne dose de sang-froid et de patience pour être à la hauteur de la situation; d’autant plus qu’à cette époque le SPD de Gerhard Schröder avait remporté en Allemagne les élections législatives et que sur les 15 pays de la CEE, 13 étaient gouvernés par la Gauche. Des circonstances politiques qui aggravaient curieusement la méfiance de mes Mormons farouchement Républicains envers leurs esclaves européens.

        C’est avec cette expérience du métier et de mauvaise humeur ce jour-là, que je m’étais levé vers cinq heures pour me rendre à Roissy et qu’une fois débarqué 3 heures plus tard j’avais pris un taxi pour aller à mon rendez-vous à Brühl, près de Cologne. Le chauffeur de taxi était une mince femme blonde.

Je m’étais installé sur le siège de l’accompagnateur à l’avant, comme de coutume outre- Rhin, et tandis qu’habilement elle manœuvrait la grosse Mercedes je remarquais ses traits fins, ses cheveux attachés avec une queue de cheval, des rides de la quarantaine sous ses yeux bleus; j’étais ravi d’être emmené par une belle inconnue.

Sans façon et plutôt décontractée elle fumait des cigarettes blondes. Entre nous un cendrier béant qui débordait de mégots, témoignait à l’évidence que ce n’était pas sa première course de la matinée.

Quelques impressions sur la brièveté du voyage, la nature ponctuelle de cette compagnie, la conscience professionnelle d’un chauffeur de taxi et les autres limites de la rencontre me remplissaient de dépit mais mon conducteur sentait bon malgré sa fumée et la cendre froide des bouts de cigarettes écrabouillés.

Avec grande discrétion j’ humais profondément la senteur qui parvenait à mes narines, cherchant à reconnaître une crème de beauté tout en observant du coin de l’œil cette délicieuse accompagnatrice qui me guidait là où moins que jamais je souhaitais arriver.

Coincé dans mon siège, inhibé, impuissant, je contemplais ses mains posées sur le volant, ces mains faites pour la crème qui sentait bon, des mains aux doigts effilés plus appropriés au maniement d’un instrument de musique qu’à la conduite d’un véhicule à moteur. Et je ne voyais plus le volant qu’elle tenait mais deux mains de femme, de femme mûre, qu’on pouvait avec amour lentement caresser.

Enfin je regardais un petit peu le paysage.

Le ciel était bas, la faible lumière du jour rétrécissait le panorama, la route traversait les labours glacés d’une campagne immobile. Je sentais pourtant qu’elle aussi s’emparait de moi et se mêlait à ma joie, à mes désirs, au plaisir et à l’émerveillement imprévus qui me secouaient.

J’étais tombé sous l’effet d’un charme indicible et inespéré que l’attrait d’un chauffeur de taxi et d’un gris pays conjugués, étrangers, fantasmatiques au petit matin, inspiraient en moi. Cette campagne labourée et engourdie au travers de laquelle me conduisait une femme silencieuse était la mise en scène de ma destinée douce- amère ce matin là.

Le taxi arriva ensuite sur un rond point et traversa lentement un village. J’eus alors l’impression que je me relâchais et aussitôt après je m’assoupissais sans même m’en apercevoir. Quand  j’ouvris les yeux à nouveau, nous étions arrivés à destination.

Je payais la course, laissais un pourboire à la charmante conductrice en lui demandant si elle avait une carte professionnelle qui me permettrait de l’appeler pour qu’elle me ramène à l’aéroport dans la soirée.

Quand j’arrivai à la salle où se tenait la réunion avec les américains, j’étais d’attaque. Je m’aperçus alors que j’avais oublié mon ordinateur portable dans le taxi.

 

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