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Une coupe, pas vraiment pleine !

Laurent Hyafil

 

- Tu essayes de maintenir ta fille sous ta coupe comme un enfant !

Assis sur la terrasse de ce café de la rive gauche, donnant sur le boulevard Saint-Germain, il ressasse, comme une litanie, cette pique vénéneuse de sa femme. Elle perturbe même la lecture exhaustive de son quotidien, principale occupation, en attente que sa fille apparaisse. Voilà plusieurs jours qu’il est là, et il est presque sûr qu’elle va venir, car c’est un peu son quartier général. Il a eu plusieurs discussions avec les garçons qui la connaissent parfaitement bien, et lui ont fourni de précieuses indications.

Ironie du sort, c’était aussi son point de ralliement quand il était étudiant en médecine. Il y a bûché son concours d’internat en enchaînant café sur café jusqu’à des heures avancées de la nuit.  C’est là qu’il a rencontré sa femme. Un véritable coup de foudre : ils se connaissaient depuis 24 heures qu’ils décidaient de se marier. Trois enfants, deux garçons et une fille, aucun médecin. Une vie de bonheur, avec une seule ombre au tableau.

 C’est chez sa fille qu’ont commencé à apparaître des troubles, voilà déjà cinq ans. Elle avait vingt ans. Lui, le psychiatre, a eu du mal à l’admettre, mais il a dû se résoudre au diagnostic de son confrère. Ce n’était pas d’une extrême gravité.  Pendant de longues périodes elle se sent tout-à-fait bien, mais elle est sujette à des crises durant quelques semaines où elle perd légèrement le sens des réalités. C’est dur pour un psychiatre d’avoir un enfant atteint, même légèrement, comme si cela le renvoyait de façon permanente un échec personnel.

Lors de sa dernière crise elle s’était mise en tête de démarrer une société qui nécessitait des millions de capitaux, elle qui ne connaissait rien à la gestion. L’idée de la société était très intelligente, mais elle demandait des sommes énormes pour la réaliser. Elle avait fait débourser la quasi-totalité de la famille. Il avait dû tout rembourser, car elle avait tout dilapidé.

Malgré cela, ou plutôt, à cause de cela, il a une affection pour sa fille qui dépasse celle qu’il a pour ses garçons. Au fond, elle a plus besoin de lui, qu’eux deux, qui ont parfaitement réussi et sont pleinement équilibrés. Sa femme lui dit souvent qu’il en fait trop.

Il subodore qu’elle est au milieu d’une nouvelle crise.  Voilà déjà plusieurs semaines qu’elle le fuit, ne répond plus au téléphone ni aux courriers. Il a décidé de la suivre discrètement pour essayer de communiquer avec ceux qui sont partie prenante à son plan délirant.  Car dans ces phases, elle est étonnamment convaincante. Elle peut entraîner plusieurs dizaines de personnes dans ses plans à peine cohérents.

Difficile de parler à ses collègues de bureau, car elle est devenue artiste-peinte à la sortie de l’Ecole des Beaux-Arts. Métier éminemment solitaire, surtout que ses parents lui payent un loft qui lui sert d’atelier. Elle réussit incroyablement bien dans ce métier.

La conversation houleuse de l’avant-veille avec sa femme lui revient de façon récurrente :

-          - Après avoir eu du mal à accepter les troubles de ta fille, tu as maintenant du mal à voir que son état se serait stabilisé, voire guéri. Tu perpétues l’idée qu’elle est malade pour la maintenir sous ta coupe, comme un enfant.

Cette sentence lui fut insupportable. Sa femme alla jusqu’à prétendre que cette recherche effrénée de sa fille était abusive. Il lui avait répondu :

-        - Même s’il y a une chance sur cent qu’elle aille mal, je serai là : tes considérations de psychologue de café du commerce n’affaibliront pas l’idée que j’ai de mon devoir de père

Cette opposition violente sur leur fille conduisait le couple au bord de la rupture.

Il est extrait de la mémoire de cette scène douloureuse par un jeune homme qui se plante en face de lui, et le regarde comme s’il le connaissait : c’est son neveu, artiste peintre lui aussi :

-        Mon oncle, je suppose que tu attends, comme moi, ta fille !

-        Pas vraiment. Depuis longtemps, j’aime lire mon journal à la terrasse de ce café.

-        En tous cas, nous venons de passer trois semaines ensemble à la biennale de Venise, loin des communications de toutes sortes. Tu as vraiment de la chance, c’est une fille intelligente, charmante, équilibrée. C’est rare dans notre milieu. Je l’adore !

-        Tu es trop gentil !

-        Je ne suis que le reflet d’une opinion largement partagée.

Au moment où sa fille arrive, elle se tourne vers son cousin sans donner l’impression de voir son père.

Il s’échappe, l’air satisfait : non! sa fille n’est vraiment pas sous sa coupe ! 

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