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Une fumée enivrante

Laurent Hyafil

 

 

-        Colas, qu’est-ce-que cette fumée qui sort de ta locomotive à vapeur ?

-       

-        Je suis sûre que tu as utilisé une de mes cigarettes.

-       

-        Arrête tout de suite ! tu vas mettre le feu à la maison !

Plus de vingt wagons, de couleurs différentes, du gris au kaki, du blanc au bleu métallisé, attendent sur les voies de garage, terminées par des butoirs. A côté, six locomotives, prêtes à démarrer. Cinq d’entre elles sont des locomotives à vapeur avec leur tender, mais il y a aussi la BB 1500, la première locomotive électrique utilisée sur le réseau du midi. A une des locomotives est accroché le légendaire « Train Bleu », avec deux voitures bleues et or, la voiture-lit et le wagon restaurant. C’est son grand-père qui lui a offert pour son prix d’excellence au CP.

Colas se précipite d’aiguillage en aiguillage pour éviter que les trains ne se télescopent, et il bondit sur son transformateur pour les arrêter à une gare.

Des petits personnages en plomb sont disposés autour des gares. Le hasard des cadeaux de Noël fait qu’il y a deux catégories de personnages de factions différentes, réparties toutes les deux, mais il y en a une, mieux finie, plus délicate, aux couleurs moins voyantes.

Colas est absorbé par son train électrique. Quand il joue au train, il vit dans un autre monde. Le monde merveilleux de tous ces petits personnages insouciants, qu’il peut disposer, çà et là, au gré de ses rêves. Des personnages dont on ne peut imaginer qu’ils soient méchants.

Même quand il ne joue pas, il vit dans cet autre univers, où il se sent bien, parce que les clameurs et les conflits n’existent pas. Cet univers où son père continue à aimer sa mère qu’il n’a pas besoin de consoler, car elle est toujours souriante. Il aimerait tellement que ses parents vivent de nouveau ensemble. Et puis, voir son père une semaine sur deux dans ce petit appartement glauque où il n’y a pas de train, quelle punition !

Depuis que ses parents sont séparés, Colas est de plus en plus souvent plongé dans ses rêves, loin des contingences du monde réel, loin de ses études auxquelles il prête de moins en moins d’attention. Et pourtant c’était un bon élève. Jusqu’en CM1, il avait obtenu le prix d’excellence, mais, en CM2, l’instituteur avait dû le reléguer au fond de la classe. Il était peut-être devenu un cancre, mais quelle importance cela avait-il ? S’il ne dominait plus la classe, il dominait ses trains et ses voyageurs. C’était autrement plus important.

-        Colas, arrête ton train, tu vas être en retard au collège pour la rentrée des classes !

Colas entre aujourd’hui en sixième au Collège Condorcet. Sa rentrée est prévue pour 10 heures, il est temps qu’il parte. Il ne maîtrise pas encore parfaitement le chemin, sa mère lui répète, il est tellement dans la lune :

-        Sors des nuages pendant tout le trajet, la rue est dangereuse. Au bout de la rue de Vienne, tu traverses la place de l’Europe, puis la rue de Leningrad et la rue de Bucarest. Surtout ne cours pas en traversant !

La place de l’Europe, c’est elle qui enjambe les voies de la gare Saint-Lazare. Il a déjà remarqué le panorama qu’elle offre, sur toutes les voies ferrées. Les trains électriques de banlieue aux allées et venues incessantes, des quais 1 à 19, puis les trains de grande ligne, qui desservent la Normandie, tirés par des locomotives à vapeur.

Il a lu tout un article sur la gare Saint-Lazare dans le « Journal du train ».

En chemin, il accélère, car il peut économiser du temps pour admirer la gare. Ne respectant pas les consignes de sa mère, il court en traversant.

Arrivé place de l’Europe, il se cale le long de la grille et prend un immense plaisir à suivre le ballet de tous les convois.

Deux trains de grande ligne ont l’air de partir, on le voit à la fumée plus dense qui s’échappe de la cheminée de leur locomotive.

Le premier quitte le quai : il comprend que la fumée va envahir le pont. Alors que le deuxième, situé juste derrière, parait décoller.

Il se jette dans la fumée de la première locomotive, qui est décevante, car trop grise et malodorante.

Il ne voit plus rien. Il cherche la fumée du deuxième train, plus dense, plus blanche, qui déborde sur la rue de Londres adjacente.

C’est le bonheur total ! Quoi de plus enthousiasmant qu’une fumée de locomotive !

Totalement enivré, il a perdu tout repère. Il tourne, il crie, il s’explose à corps perdu dans le nuage blanc, dans ce monde immaculé où il se sent tellement chez lui. II ne réalise pas que le nuage mord sur la chaussée.

Sur la rue de Londres, les voitures roulent sans s’arrêter…

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