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Coin-coin

Laurent Hyafil

 

 

Je me faufile jusqu’à la place assise. Il ne va quand même pas me bousculer !  A huit heures trente, c’est inespéré. Surtout sur la 4. Gare de l’Est. Bien serré. Une journée commence. Un journal froissé. Un accordéon étouffé. Une main tendue. Un sourire rentré. Je rêvasse. A quoi je pense ? Un jeudi. Un jeudi comme les autres jeudis. Hier soir Arthur était malade. Le mercredi soir. Comme par hasard. Le jour de mon atelier. Garder Arthur ? Mais, Amélie, je le garde presque tous les jours. Mon atelier du jeudi, c’est sacré ! Tu le sais bien. Et Suzanne ? Son association de soutien scolaire. Une fille dévouée, ma sœur Suzanne. Ma sœur jumelle. T’aider demain jeudi ? Justement un jeudi ? Ça c’est ma sœur ! Le jour de mon atelier. Elle le sait pourtant ma sœur. Arrêter mon atelier ? Pour eux ? Pour Arthur. Pour Amélie. Pour ma mère. Pour mon mari. Pour Suzanne. Pour garder Arthur tous les jours. Pour faire cours tous les jours à l’association ! Abandonner mon atelier du jeudi ? Jamais ! Même pour Maman. Ma chère maman. Tous ses rendez-vous de médecin, comme par hasard le jeudi. Le jour de mon atelier. Elle le sait pourtant, ma mère. Mais elle a Suzanne. Oui, Suzanne, ma jumelle. Oui, elle est plus affectueuse que moi. Oui, c’est une meilleure fille. Oui, je suis une ingrate. Suzanne, toujours Suzanne ! Heureusement que tu as eu deux filles ! La station Saint-Michel. Je me faufile. Je descends. Je monte les escaliers. La rue Saint Séverin. La rue Saint-Jacques est barrée. Des barrières. Des policiers. La foule. Les pompiers. La grande échelle. La fumée. Des voitures de pompiers partout. Notre immeuble est bloqué. La télévision. La police. Les cars de reportage. Pour combien de temps ? Trois heures minimums ! Justement un jeudi. Le jour de mon atelier ! Récupérer mes élèves ? Faire l’atelier dans un café ! Les appeler un par un. Leurs numéros sont dans ma sacoche. Et si je profitais de l’incendie ? Un atelier sans moi ? Mes élèves seraient perdus ? Mon absence serait impossible ? Et si c’était le contraire ? Mes élèves plus libres ? Plus créatifs ? Plus productifs ? Disparaître. Les abandonner ? Fermer mon portable ? Me carapater ? Faire la buissonnière ? Comme une d’jeune ! Insouciante. Inconsciente. Une journée de vacances. Vacances de ma fille. Vacances de ma mère. Vacances de ma sœur. Vacances de mes élèves. Vacance de mon jeudi !

Je fonce. Un grand vide devant moi. Un grand vide à meubler. A savourer. Prendre un café. Un croissant. Plutôt une brioche. Une vraie. Avec deux boules. Avaler d’abord la petite. D’une seule bouchée. Croquer goulûment la grosse. Laisser le temps filer. La terrasse, le soleil, Le bruit de la rue. Que faire ? Le ciné ? Lire des mags ? Du Vélib ? Une liste ? Tout sauf une liste. Pas de papier. Pas de crayon. N’importe quoi. Le non-planifié. Le non-pensé. Le non-désiré ! Jouir de ce qu’on n’a pas désiré ? Fini la philo. Fini l’agrég. Fini les bouquins. Platon. Socrate. Les vacances. L’anti-philosophie. L’anti-penser. L’anti-tout ! Un autobus ! Monter sans regarder. Un ticket. Pschitt ! Composté. Je m’assieds. J’attends le terminus. Porte de la Muette. Un endroit prédestiné. Un endroit pour ne pas parler. Se taire, toute la journée. La verdure. Le soleil. Les lacs. La mer. L’océan. Les marins. Les capitaines. Partis joyeux. Pour des courses lointaines. Partis ou revenus ? Qu’importe. Une barque. Une rame. Un oiseau. Une île. Une île déserte ? Coupée du monde ? Coupée, c’est le mot. Couper tous les fils. Visibles ou invisibles. Débranchée. Déconnectée. Out !

Le temps qui coule comme l’eau de la fontaine s’écoule. Le temps qui s’étire. Le rien faire, le rien penser. Attendre ! Respirer lentement. Souffler encore plus patiemment. Le bonheur du silence. Le vide. L’heure qui n’a pas d’heure. Le soleil qui décroit. Le soir qui arrive comme par surprise. Le silence. Le silence absolu.

- Une sonnerie de portable

- …

- Oui, maman. Une journée très remplie. Non, pas le médecin.  Non, pas jeudi prochain, mardi avec toi. Non, pas Arthur le jeudi. Heureusement. Epuisants les élèves. Non, je n’arrête pas mes cours. Une fin de journée dense. Oui, très dense. Besoin de vide. Besoin de zen. Très zen. Me ressourcer. Oui, me ressourcer.

La nature, l’eau, les arbres, le silence. Oui, on entend les canards….Oui, les canards ! Non, pas les renards, les canards « coin-coin ». Oui, tu n’entends pas bien, je répète : « coin-coin ».

Oui, je vais très bien ! Je répète : très, très, très bien ! Non, je ne suis pas dans le parc de la clinique du docteur Gantz.

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