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 Une petite cantate

 

 

Je ne le comprends pas. J’ai beau le fixer, essayer de lire quelque chose sur son visage, il m’est inaccessible. Je ne bouge pas, silencieuse, comme pour ne pas effrayer un oiseau ; il traîne derrière lui son obscurité, qui pèse sur ses épaules et alourdit son pas. Pourrai-je un jour à nouveau le toucher ?

Je tends la main. Il ne me regarde pas.

 Je l’ai observé longtemps tourner dans la cuisine, juchée sur mon haut tabouret. J’ai mangé sans mot dire mes biscuits et bu mon verre de lait. J’ai l’impression de voir un animal enfermé dans une cage, qui en observe le verrou sans comprendre comment il s’ouvre.

Je suis allée dans la chambre de Petite, tout à l’heure. Je me suis approchée du piano, mais je n’ai pas osé le toucher. J’avais trop peur qu’il ne monte à l’étage et me surprenne.

 J’ai l’impression que le feu ne le réchauffe pas. Il regarde les flammes, immobile. Je l’observe par-dessus mon carnet ; je ne parviens jamais à voir ses yeux. Il fixe le vide, sa tête est dans les nuages. Pourtant, je suis là, moi. Je suis revenue. Mes deux pieds sont sur la terre, comme les siens, mais il m’évite.

Je pense au piano.

 Je suis réveillée par le soleil sur mon visage. Je suis allée dans la chambre de Petite, cette nuit, quand j’ai été assurée qu’il dormait. J’ai dû attendre longtemps ; il dort très mal. J’ai fixé longtemps le fil de lumière sous sa porte, allongée sur le parquet, la tête sur mon cahier d’écolière. J’ai écouté le vent jouer dans le tilleul, et les oiseaux de la nuit ; je crois que je me suis un peu assoupie.

Plus tard, je me suis relevée, et j’ai marché précautionneusement jusqu’à la chambre. Je me suis approchée du piano jusqu’à pouvoir lire les partitions posées sur le pupitre, qui se sont avachies ; j’ai effleuré les touches. Je suis retournée dans ma chambre, et j’ai ouvert la fenêtre pour diluer la boule qui bouchait ma gorge.

Je suis retournée m’allonger sur le sol. Ma tête était trop lourde pour l’oreiller.

Petite, c’est comme ça qu’il l’appelait toujours. C’est vrai qu’elle était minuscule. C’était une véritable fascination pour moi, que quelque chose d’aussi petit fasse autant de bruit. Je restais à côté d’elle pendant des heures, surtout lorsqu’elle criait, sans la toucher parce que mes parents m’en avaient défendue. « Il ne faut pas consoler les enfants qui font des caprices. » J’aimais que ses hurlements entrent dans mes oreilles pour tout dévaster à l’intérieur. J’avais l’impression de renaître.

Et puis, elle a grandi. Mais elle est restée Petite, c’est comme ça que nous l’appelions tous. Je prenais mon rôle de grande sœur très à cœur, je faisais beaucoup d’efforts pour parler avec elle, même si elle ne comprenait pas toujours. J’aimais passer doucement mes doigts dans ses boucles brunes et la regarder me sourire. Nos parents étaient contents que nous nous entendions bien.

Et puis, elle a commencé à apprendre le piano.

 Je crois que je l’ai vu pleurer, un peu. Je l’ai vu rôder un peu autour du téléphone, hésitant, s’éloigner, revenir, plusieurs fois. Peut-être qu’il voulait appeler ma mère, mais qu’il n’a pas osé. J’écris, comme on me l’a dit.

 Petite allait à l’école ; d’abord celle du quartier, puis une autre plus grande et plus loin. Ce devait être très important, parce que mes parents l’emmenaient là-bas presque tous les jours. Je l’attendais, allongée dans l’herbe fraîche dans le jardin, en regardant les rayons du soleil colorer les feuilles du tilleul.

Un matin, je suis allée dans sa chambre. J’avais envie qu’elle me joue un morceau. Elle n’avait pas envie, elle voulait faire ses devoirs ; je n’ai pas compris, j’ai insisté. Elle s’est énervée. J’ai pris entre mes doigts ces boucles brunes que j’aimais tant, et je les ai tirées vers moi pour l’amener jusqu’au piano. Elle a crié, et ça m’a rempli les tympans. Avide, j’ai tiré plus, et je ne sais plus très bien pourquoi, mes doigts se sont refermés sur sa gorge. Sa suffocation m’a fascinée. Mais d’un coup, elle n’a plus bougé. Alors, je suis sortie dans le jardin, pour écouter les oiseaux.

Après ça, je suis restée longtemps dans un endroit que je ne connaissais pas, où j’ai parlé avec beaucoup de monde et pris des cachets tous les matins. Je ne sais pas trop pourquoi j’étais là-bas. Mais je suis revenue, maintenant. Je me demande où est ma mère ; nous ne sommes plus que deux ici. Je crois que ma mère est partie avec Petite.

 Je suis retournée dans la chambre de Petite, et j’ai essayé de mettre mes mains sur le clavier, et de les bouger, comme elle le faisait. Je n’ai rien réussi à faire qui ressemble de près ou de loin à ce qu’elle jouait. Mais le son du piano a fait couler du sel sur mes joues.

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