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Une rencontre prédestinée


Laurent Hyafil

 

 

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Elle avait commencé sa carrière comme simple factrice au bord du bassin d’Arcachon. Dès le début, avec une bicyclette, elle parcourait les dunes couvertes de pins, et parsemées de maisons.

Elle ne s’était jamais mariée, et pourtant, elle en avait vu des beaux jeunes hommes dans ses tournées. Peut-être était-elle trop attachée à son père, un ostréiculteur de la Teste, dont elle avait dû s’occuper après la mort brutale de sa mère, quand elle avait tous justes vingt ans. Les hommes, elle les connaissait de l’extérieur, en pyjama et en pantoufles, quand il fallait signer un recommandé. Mais elle gardait toujours les yeux bien droits.

A 42 ans on lui avait proposé une mutation au centre de recherche des courriers, à Libourne. Là où atterrissent les plis sans adresse, ou avec une adresse illisible. Son père était mort deux années auparavant, on lui offrait un modeste logement de fonction et une promotion indiciaire, l’assurance d’une meilleure retraite.

A Libourne, on les connaissait les lettres ! De toutes les tailles, de toutes les couleurs, déchirées ou froissées, timbrées dans tout le spectre de l’arc en ciel, tamponnées avec des ronds, chevauchant des carrés

Cette écriture à la plume, avec une encre violette un peu pâle, recélait peut-être un mot d’amour ? Ça c’était sûrement un enfant qui écrivait à ses grands-parents, un dessin à peine signé. Encore un faire-part de deuil, à qui le renvoyer ? Ce qu’elle aimait surtout dans les faire-part de mariage, c’était l’énoncé des décorations des grands-parents, elle avait l’impression de voir le défilé du 11 novembre.

Malgré cette large diversité, elle regrettait ses tournées. Sur le bassin d’Arcachon, elle voyait toujours un peu les mêmes gens, mais elle finissait par nouer des relations à force d’échanger, même un peu mécaniquement. Ici elle ressentait surtout le désespoir de l’écrivain de n’avoir pas atteint son lecteur. Certes, la plupart du temps, il ne le savait pas, mais, très souvent, elle se demandait, à la lecture de la lettre, si elle n’était pas prédestinée au service des rebuts.

C’était un 11 février. Le jour de l’anniversaire de la mort de son père. En voyant l’enveloppe, elle avait deviné, bien que la lettre porte en destinataire Mélanie Lagrange, qu’elle lui était en fait adressée. L’adresse était illisible. Le fait qu’il y ait trois tampons sur la lettre était un signe sans appel. Il n’y en avait jamais trois, et trois était son chiffre fétiche. L’auteur de la lettre était un Libournais de cinquante et un ans, commerçant en appareils ménagers, qui, répondant à une annonce du Chasseur Français, faisait savoir à Mélanie Lagrange, la destinataire en titre, qu’ils devraient se rencontrer, car son profil correspondait totalement à ses recherches.

En parcourant la lettre du Libournais, elle comprit que sa vie allait radicalement changer. Elle était sûre que la lettre lui était destinée, même si la destinataire nominative était Mélanie Lagrange. Un prête-nom pour ne pas attirer l’attention.

C’était, à tous points de vue, l’homme qu’il lui fallait. Pendant les jours qui suivirent elle échafauda plan sur plan pour sa vie future avec le marchand d’électroménager. Il habitait au 27 rue de l’Alouette, de l’autre côté de la ville. Ce devait certainement être un pavillon avec un minimum de terrain pour y planter quelques rosiers. Avait-il été marié, avait-il des enfants, de quels âges ? Elle commençait à noter sur un petit carnet les questions à poser lors d’une première rencontre.

Elle était sûre qu’il l’attendait. Mais pour l’approcher, il lui fallait mentir. Il fallait qu’elle se présente sous le nom de Mélanie Lagrange. Elle détestait les mensonges, mais n’était-ce pas lui qui l’avait suscité par le procédé qu’il avait utilisé. En écrivant à cette Mélanie, au lieu de lui écrire directement, c’était lui l’auteur du mensonge. Elle se rendit, sans prévenir, à son magasin d’électroménager, « Jean Cazeneuve et frères ». Le magasin était immense, de nombreux employés en blouses grises, et entre eux un patron en costume. C’était certainement lui. Elle s’imaginait déjà à son bras, le jour du mariage, les invités jetant du riz à la sortie de l’église. Elle se rendit à la caisse et demanda :

- Pourrai-je parler à Jean Cazeneuve ?

- De la part de ?

- Mélanie Lagrange

- Mais, Mélanie Lagrange, c’est moi ! Excusez-moi ! Ce n’est pas moi, c’est évidemment vous ! C’est incroyable je m’appelais, comme vous, Mélanie Lagrange, mais, depuis que j’ai épousé le patron, je m’appelle Mélanie Cazeneuve.  

 


 



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