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Une robe hors de prix

 

 

Gladys était maquillée et ses longs cils enduits de mascara semblaient peindre l’air même si ses yeux ouverts ne cillaient pas. Elle n’avait jamais été aussi lumineuse. Elle avait longuement brossé ses cheveux noirs devant le miroir de la salle d’eau, avant d’en faire un nid sur sa tête, tenu par des épingles.

Son visage évoquait celui de la Vierge. Un teint pâle et lisse. Seules ses pommettes étaient légèrement rosies. Du même rose que le vernis qui couvrait les ongles de ses mains et ceux de ses orteils.

Un vent léger faisait flotter le rideau de la chambre. La fenêtre baillait, gueule béante, alors qu’un ciel bleu sans blessure s’étendait par delà les toits. Il faisait bon. Une chaleur réconfortante. Une brise venait lécher sa robe. Une robe achetée la veille, hors de prix. Un tissu léger et frivole, comme de la soie qui avait coûté la moitié de son salaire.

 

Gladys était passée devant la boutique deux semaines durant avant d’oser pousser la porte. Matin et soir, en allant et repartant du bureau. Un boulot administratif devant un écran et un téléphone qui ne cessait de sonner et résonnait encore dans sa tête quand elle quittait la société d’assurances pour laquelle elle travaillait. Une sonnerie qui la suivait dans les couloirs du métro, ces mêmes couloirs dans lesquels elle se coulait dans la foule depuis tant d’années. Avant d’attraper, en trottinant, le train de banlieue bouffi d’âmes épuisées, où elle devait voyager debout, accrochée à la barre latérale pour ne pas perdre l’équilibre.

 

Elle n’aurait pas dû pour la robe, mais quand elle l’avait passée dans la boutique, et ce samedi, chez elle, à peine deux heures plus tôt, ses yeux verts s’étaient agrandis malgré ses kilos en trop et ses hanches trop larges. Une chaleur muette l’avait pénétrée et le miroir lui avait renvoyé son sourire. Elle avait quarante et un ans et la robe semblait bercer sa silhouette. Des couleurs chaudes et dansantes. Dans une dominante grenat, un grenat capricieux, fonçant ou s’éclaircissant quand la lumière tournait autour.

Son ventre avait juste ce douillet rembourrage que les hommes pouvaient aimer. Un oreiller où poser leur tête après l’amour. Elle avait eu plusieurs amants qui aimaient ses rondeurs. Ses seins lourds et ses cuisses dont elle avait honte et qu’elle tâchait de dissimuler au mieux dans ses choix vestimentaires.

 

Il n’y avait pas de bruit dans la ruelle en contrebas. La venelle était peu passante en ce mois d’août, un chemin qui menait au portillon d’un jardin connu des seuls habitants du quartier.

Depuis le début de l’été, Gladys qui dormait la fenêtre ouverte à cause de la canicule était souvent réveillée tôt. Extirpée du sommeil par le pépiement des oiseaux qui perçait sa nonchalance, avant que les premiers bruits de moteur confus n’émergent de la grande route qui quittait la ville.

 

Gladys portait une bague à l’annulaire gauche. Une pierre de lune, laiteuse, qu’un homme lui avait offerte six ans plus tôt.

La porte de la chambre qui donnait sur le salon était restée ouverte. Un fin courant d’air glissait entre les deux pièces. Tout était propre et rangé. Seules quelques gouttes de poussière flottaient en colonne dans un rai de lumière. Elle avait passé la matinée à astiquer l’appartement. À suer avec l’aspirateur, le chiffon à poussière, avec l’éponge imbibée de détergent pour faire briller l’inox de la cuisine et à nettoyer la baignoire et les sanitaires. Elle avait aussi fait les vitres, et la lumière en liberté plongeait du dehors sur les parquets de chêne.

 

Gladys avait tellement attendu ce jour. Cet instant où sa solitude prendrait fin, où elle serait emportée au loin dans un nuage chassé par le vent.

Préhension, le CD de Joep Beving avait terminé ses pérégrinations. Les notes de piano s’étaient égarées pour disparaître, des pattes d’oiseaux imprimées dans le sable que le souffle de l’air finirait par effacer.

Elle était allongée sur son lit, les yeux grands ouverts. Ses yeux verts teintés d’éclats noisette s’étaient éteints. Ses longs cils frissonnaient encore, mais son cœur s’était arrêté. Son corps alourdi. La boîte de somnifères était vide. Elle avait roulé sous le lit alors que le reste de la bouteille de gin s’était déversé sur le tapis et que l’alcool dégageait un parfum âcre.

Les oiseaux chantaient. En contrebas, un couple enlacé passait dans la ruelle d’une démarche langoureuse. Ils riaient et se bécotaient. Seuls au monde eux aussi.

Le soleil commençait à glisser vers l’ouest. Une fleur de tournesol dont la tige penchait pour se rapprocher d’une autre nuit où les fenêtres des appartements resteraient ouvertes.

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