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UNE TRANSACTION




Ce matin, encore tout froissé après une nuit de sommeil passée en apnée, je montai dans le wagon branlant d’un métro tout barbouillé de monde. Je devais me rendre à la mairie du Pré-Saint-Gervais pour régler un absurde problème administratif. On me réclamait, et j’espérais pour la dernière fois, un document que je leur avais déjà fait parvenir par La Poste. Je m’assis en face d’une jeune femme accompagnée d’un petit chien de poche qu’elle tenait enfermée dans un élégant sac à main et dont seule la tête d’épingle dépassait. Elle portait aussi sous les yeux quelques valises semblables à des barrages de retenue. Elle s’était recroquevillée sur elle-même, protégeant de son penchant son animal de compagnie et ses mains s’agitaient en un semblant de battement de tambourin sur l’une des oreilles du canidé. Elle était emmitouflée dans un antique duffle-coat, alors que nous étions en plein été. J’étais fasciné par son visage oblong et intrigué par sa mine chafouine. 

Sans m’en rendre compte, mon regard s’était perdu dans le sien. Il en émanait une si énigmatique tristesse que j’aurais voulu lui adresser la parole, mais je n’osais pas. Quoiqu’elle me fixât avec intensité, elle ne me voyait pas. Puis, tout en douceur, elle déversa en moi son chagrin. Il se mit à couler à gros bouillons silencieux et je ne pouvais me détacher d’elle, comme envoûté. Nos vases étaient devenus communicants. Elle s’allégeait, tandis que je me lestais de sa mélancolie. Quand, environ cinq minutes plus tard elle quitta le wagon, je restais arrimé à mon siège. La gravité était maintenant mon état normal, je n’avais plus goût à rien. Elle s’était répandue en moi telle une danaïde dont je serais devenu l’ultime tonneau. Ses sombres humeurs m’avaient colonisé. Je m’étais vu vieillir en accéléré comme dans un film, pendant qu’elle avait repris des couleurs, ses poches s’étaient dégonflées et le rouge de ses yeux avait migré vers ses lèvres. Elle s’était redressée, avait pris une attitude altière et une petite lumière s’était rallumée dans ses yeux.
 
Quant à moi, je me sentis dans un premier temps totalement englouti. J’avais perçu tous les malheurs de cette femme, toutes les déceptions successives dans sa vie. Ses amours se mourant au jour le jour. Son mari s’évaporant dans des hobbys futiles, perdu dans les lointaines banlieues de la toile. Sa vie gâchée à gâcher celles des autres. Son pourtour identitaire de plus en plus flou.

Mais au fond, je n’étais pas si mécontent. Je venais de la soulager d’un spleen mortel. Je me relèverai vite de cette clandestine et informelle transaction. Je l’avais vue repartir d’un pas léger et peut-être pleine d’espoir. J’avais plongé dans le marécage d’un commun inconscient et compris que, dans cet échange, j’avais pris sur mes frêles épaules toute la misère du monde, du moins d’un monde, le sien. Paradoxalement, je ne m’y enlisai pas. J’avais ressenti son bonheur tout neuf, lorsqu’elle s’était dépouillée de son habit de désastre sur la banquette du tortillard. Il ne me restait plus qu’à trouver une autre personne, pour moi aussi transmettre quelque chose. Non pas lui refiler le poupon du malheur avec l’eau sale de son bain, mais plutôt ce petit bonheur naissant. Il devait bien y avoir quelque part des relayeurs de bonheur. Si le malheur pouvait se propager, pourquoi pas son antidote ? Je décidai de ne pas descendre à Mairie des Lilas et de remettre à un autre jour la résolution de mon administratif et ridicule petit problème. 

Je voulais revenir sur mes pas et observer les passagers, afin de trouver un individu perméable à autrui. Cet interprète d’anciennes ritournelles que j’avais croisé l’autre jour sur cette ligne pouvait bien en être un. À moins que ce ne soit la vieille dame absorbée par le tricot d’une layette pour son petit-fils ou alors cet agent qui oubliait quelquefois de contrôler certains passagers visiblement démunis. Je m’armai d’un humain courage, changeai de quai pour refaire mon trajet en sens inverse et rebattre les cartes de la destinée. Entre Pré-Saint-Gervais et Louis Blanc, il se passera bien quelque chose, foi de charbonnier. 

Et c’est en descendant l’escalier que je me suis trouvé nez à nez avec un clown, du moins un individu portant un nez rouge retenu par un élastique. Il m’aborda, car il voulait me dire quelque chose et insista pour me glisser une phrase à l’oreille. Je me laissai faire et ne compris pas ce qu’il me dit avant qu’il ne s’éloigne rapidement. Ce n’est que lorsque je cherchais mon passe Navigo à Louis Blanc que je constatai que je n’avais plus de portefeuille.




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