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Vesper aestatis

« Allez, mon petit, on va promener » dit le vieux et l’enfant acquiesça en glissant sa petite main rafraîchie par le bain dans celle, longue et calleuse, du bonhomme qui quittait le banc où il était assis. Ils poussèrent la grille brune de rouille et longèrent la rue jusqu’au petit chemin de terre qui en constituait le terme, délimité de part et d’autre par des murets en pierres sèches. Là se trouvaient les potagers de la ville. Le vieil homme en possédait un qu’il cultivait avec difficulté, handicapé par l’âge, lent et opiniâtre, cassé par l’effort qu’exigeait la terre. Cela, loin de diminuer la fierté qui émanait de lui, l’accentuait au contraire. « La soupe, elle était trop salée ce soir » énonça l’enfant pour dire quelque chose. Bien qu’elle l’eût toujours vu, elle connaissait mal monsieur Donnadieu, le voisin de sa grand-mère. Il l’impressionnait par sa haute stature, l’étrangeté de ses chaussures et sa façon de rarement sourire. Le soir, il s’asseyait sur le banc de pierre adossé à la maison, qui donnait directement sur la ruelle, d’où, appuyé sur sa canne, il semblait considérer le monde comme une lointaine farce. Parfois, lorsqu’il avait de la visite, il jouait aux boules et son calme songeur, comme la rectitude de sa silhouette, tranchait avec la faconde et la rondeur de ses compagnons de pétanque. C’était la première fois qu’il proposait à l’enfant d’aller faire un tour en sa compagnie. « Ta grand-mère, c’est qu’elle doit être amoureuse, alors… » répondit-il et l’enfant crut discerner la très légère trace d’un sourire dans son intonation. Elle ne comprit pas le sens de la phrase, mais elle hocha la tête avec componction. Des nuées de moucherons se répandaient dans l’air tiédi. Le soir qui tombait libérait l’odeur de la terre tout juste arrosée. Bonsoir, bonsoir, monsieur Donnadieu, disaient ceux qui quittaient leurs potagers, refermant le portillon derrière eux, et il leur répondait en effleurant sa casquette du bout des doigts, bonsoir bonsoir. D’immenses traînées rose orangé zébraient le ciel, le contour des choses s’estompait, formant une masse de plus en plus indistincte. « Enfin on respire » reprit sentencieusement l’enfant, sans avoir conscience d’imiter sa grand-mère. N’obtenant pas de réponse, elle lorgna discrètement le vieux. Il regardait droit devant lui, tandis que les hirondelles s’éparpillaient vers les cieux marbrés. Il s’arrêta, appuyé sur sa canne et l’enfant ne put s’empêcher de fixer du regard la grosse chaussure noire qu’il portait au pied gauche, bombée et brillante. « Monsieur Donnadieu il a perdu son pied de la gangrène », lui avait un jour expliqué la grand-mère. L’enfant qui ignorait ce qu’était la gangrène avait plus ou moins compris que le pied gauche du voisin de sa grand-mère était tombé, puis avait été remplacé. « Je me souviens de ta mère quand elle avait ton âge » dit-il et il lui donna l’impression de se parler à lui-même. « Elle était toute maigroustille, comme toi. Comme un clou, elle était ». Et il reprit son train en appuyant légèrement la main sur sa tête. Le chemin qui avait quitté les jardins potagers pour les prés sentait l’herbe jaunie, et la terre qui s’était fermée à la chaleur du jour et qui sous l’effet du soir tombant s’ouvrait à nouveau, par instant, la bouse. « Oh la la ça pue ! »  dit alors l’enfant en se pinçant le nez. Elle pouffa avec ostentation, puis face au silence du vieux, renonça à poursuivre sur ce thème pourtant riche de promesses à ses yeux. Elle distinguait à peine la silhouette de son compagnon de promenade, rassurée par le bruit de sa jambe gauche qui traînait et par la grande main qui tenait la sienne. Des prés montait le chant des grillons. Un chien aboya au loin, auquel un autre répondit. « On va retourner avant qu’on y voie goutte », annonça le vieux, « que ta grand-mère elle va s’inquiéter ». L’inquiétude de sa grand-mère était pour l’enfant une pure abstraction. Que pourrait-il bien arriver en un soir si paisible ? L’été la berçait, elle était libre, les sens rassasiés et toujours en éveil. « J’adore la campagne, ah la la que j’adore !» dit-elle en se tournant vers le vieil homme à ses côtés. Puis lui serrant la main plus fort et dirigeant son regard à nouveau droit devant elle, elle demanda d’une voix lointaine : « Mais sinon, toi, tu sais où elle est, maintenant, ma maman ? »


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