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« Vol de corbeaux au-dessus d’un champ de blé… »

 



De chaque côté du chemin, les blés s’agitent comme des vagues. L’enfant a un peu de mal à avancer. Il a un peu peur aussi. Peur du vent qui siffle dans les blés, peur des oiseaux noirs qui tournoient dans le ciel d’encre, peur des mots échangés entre l’homme et la femme qui marchent devant lui. Des mots qui sifflent comme des serpents…

- Je me demande bien pourquoi je t’ai épousée… Un boulet ! Tu es un vrai boulet !

- Tu m’as épousée à cause du gosse, je te rappelle… Je ne l’ai pas fait toute seule le gosse !

- Le gosse ! Le gosse ! Tu n’as que ce mot à la bouche…Est-ce que je suis vraiment sûr qu’il est de moi le gosse ? Il n’y a jamais eu d’arriéré dans ma famille.

- Ta famille ! Parlons-en de ta famille ! Dans la mienne non plus, figure-toi, on n’a pas d’arriéré…

- Et ton cousin Hubert ? Il n’est pas un peu fêlé peut-être ?

- Ne parle pas d’Hubert ! Tu ne lui arrives pas à la cheville. Tu sais très bien qu’il est tombé malade quand il est revenu de la guerre d’Algérie ! Il a vu trop d’horreurs !

- Ils les a vues, ou bien  il les a faites, les horreurs ?

- Tu n’es qu’un salaud qui salit tout ce qu’il touche…

- Et toi une pauvre fille qui croit tout ce qu’ils t’ont raconté…

Les mots coupent, ils tranchent, ils s’enfoncent dans la chair comme des tenailles, ils se faufilent dans les sifflements du vent et s’enroulent dans les vagues de blé… Pour ne plus les entendre, l’enfant aimerait pouvoir voler très haut dans le ciel, comme les grands oiseaux noirs qui sillonnent l’espace au-dessus de lui.

A peine a-t-il pensé cela, que l’un d’entre eux vient se poser sur son épaule et le salue fort civilement…Il n’est pas si grand finalement…

-Bonjour petit homme ! J’ai cru comprendre qu’il ne te déplairait pas de voler en notre compagnie… Si j’étais plus gros, et plus costaud, je te prendrais sur mon dos, mais je ne suis qu’un modeste corbeau, pour te servir mon prince !

En disant ces mots, l’oiseau se mêle de faire la révérence, et, s’emmêlant plumes et pattes, il se retrouverait par terre si l’enfant ne le retenait, d’extrême justesse, par le bout d’une aile, et ne l’aidait à se replacer en équilibre sur son épaule maigre… Et les voilà partis tous deux à rire d’un bon rire qui sonne clair et qui tient chaud.

- Et ça le fait rire ce clown ! dit l’homme plein de mépris. Tu entends ? Ça le fait rire ton chérubin de clown arriéré !

- Arriéré toi-même ! dit la femme.

- Ne les écoute pas  petit homme, dit l’oiseau. Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils ne s’aiment pas, ils n’aiment personne. Ils sont pleins de haine et de fureur. Ils sont habités par la douleur.  Ecoute plutôt la chanson du vent dans les blés.

- Il me fait peur, le vent, dit l’enfant, il souffle fort !

- Si tu as peur du vent, tu ne pourras pas devenir un oiseau… Les oiseaux ont besoin du vent pour voler. C’est le vent  qui nous porte et nous permet de traverser les mers…

- Je voudrais bien traverser les mers dit l’enfant. Mais je crois que c’est difficile. Et puis c’est loin…

- C’est enfantin, dit l’oiseau. Etends tes bras comme quand tu étais petit et que tu faisais l’avion, porté par ton oncle Hubert…Ferme les yeux et cours… Cours… Ne t’arrête pas… Cours… Cours… Laisse-toi emporter par le vent…

- Arrête-toi ! hurle la femme. Arrête-toi, bon sang ! Au bout du chemin, il y a la Nationale !  Arrête-toi !

Mais l’enfant  n’entend que la chanson du vent. Et son ami le corbeau, qui vole à côté de lui l’encourage : Cours … Cours… laisse- toi emporter par le vent…

L’automobiliste a freiné à mort quand il a vu l’enfant sortir en courant du sentier et traverser la Nationale. « J’ai rien pu faire… Parole ! J’ai rien pu faire… On aurait dit qu’il volait… ».

Maintenant il tournoie dans le ciel, et de là- haut  il observe, un peu effrayé, la voiture noire qui dérape dans l’effroyable fracas des freins impuissants. Il voit  le petit corps disloqué qui rebondit comme un clown de chiffon sur l’asphalte… Il entend hurler l’homme et la femme dont les yeux sont comme exorbités…Ils n’en reviennent pas de l’exploit de leur petit arriéré ! Ils ne vont pas pleurer tout de même !

Bientôt, on entend les sirènes. C’est joli les lumières bleues qui tournoient dans le ciel couleur d’encre, au-dessus des blés dorés !

- Vole petit !croassent les corbeaux. Ce n’est qu’un accident au pays des hommes ! Cela n’est pas notre affaire. Vole! La route est longue pour arriver jusqu’à la mer….


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