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                                                 Voyage scolaire à Mimizan.

 

 

Je ne savais pas pourquoi les gens la regardaient de cette façon mais je sentais instinctivement que je devais rester avec elle. Elle portait, ce jour-là, une robe bleue à gros pois blancs, du rouge à lèvres comme elle en mettait chaque fois qu’elle sortait et, bien sûr, je la trouvais belle. La plus belle de toutes les mères qui accompagnaient leurs enfants, en voyage scolaire, à l’océan. J’avais dix ans, elle devait en avoir trente-cinq. Nous étions à l’ écart des autres pendant le pique-nique et j’allais mettre un papier à la poubelle quand Cathy, une copine, s’est approchée de moi pour me dire : « c’est drôle, elle a du ventre ta mère et elle est bizarre, tu es sûre qu’elle n’est pas enceinte ? » J’avais répondu, plombée par la honte, en quelques mots à peine perceptibles : « non, je ne crois pas. » Ce regard porté sur elle et cette question inquisitrice m’avaient tétanisée. Quelque chose n’allait pas et jusqu’ici, je ne m’en étais jamais rendue compte. C’est à partir de ce jour que  j’ai choisi d’être de son côté, de l’aimer inconditionnellement et de la protéger de la lame des regards, de la matraque des moqueries, du vitriol du mépris. Ma mère, sept ans après ce voyage, a été reconnue adulte handicapée. Pas physiquement. Mentalement ou plutôt psychiquement car elle n’était pas née malade. L’assommoir de sa vie l’en a faite devenir. Petite, elle était une enfant studieuse, brillante, reçue première du canton au certificat d’études. Son écriture a longtemps était soignée comme de la dentelle, sans une faute d’orthographe, elle récitait les fables de La Fontaine par cœur et connaissait la règle de trois. La valeur première à ses yeux et qu’elle a mis en avant en nous élevant mes sœurs et moi, c’est la politesse. Elle  n’a cessé de nous répéter que la politesse est à l’esprit ce que la grâce est au visage. D’ailleurs, je  l’ai toujours trouvée pleine de grâce. Mais ce jour-là, en voyage pour aller voir  la mer, dans le bus, assise à côté d’ elle, je me sentais  blessée et je ne pouvais pas lui parler de cette tristesse qui aurait été comme un miroir grossissant sur elle, sur une faille que quelqu’un d’autre avait perçue. Nous avons fait une halte à Pau, je me souviens d’une énorme carapace de tortue qui aurait servi de berceau à Henri IV puis de la remontée dans le bus : les garçons les plus dominants et les plus dissipés prenaient d’assaut les places du fond en se bousculant. Moi, je restais à ses côtés, nous ne dérangions personne. Je faisais corps avec elle, par un lien invisible, contre tous. J’étais coupée de mes copines, de la maîtresse, du chauffeur. J’accompagnais ma mère contrairement à tous les autres enfants qui eux, étaient accompagnés par la leur. Voilà comment le monde s’est soudainement mis à l’envers, comment j’allais devenir la mère de ma mère sans que personne, vraiment, ne s’en aperçoive. Dans le bus, les chansons se succèdent les unes après les autres et l’excitation monte au fur et à mesure que Mimizan approche. Maman ne chante pas, moi non plus. Nous regardons défiler le paysage et le siège confortable du bus me repose. Nous n’avons jamais vu la mer et ma grand-mère, qui est restée à la maison, non plus. Aussi, j’ai amené dans mon sac une petite bouteille pour  lui rapporter de l’eau bleue. Je crois que je rêve encore en regardant par la fenêtre quand les autres se mettent à crier en se levant des sièges : « ouais, on est arrivés » ! Je n’aperçois rien d’extraordinaire, assise du mauvais côté. Je me lève du siège et, à travers les vitres côté droit, d’un coup, la splendeur immense de l’étendue d’eau bleue me saisit, belle, incroyablement belle à l’infini. Les portes du bus ouvertes, les garçons du fond se sont précipités dehors et ont couru vers la mer en riant. Sitôt en maillot, ils se sont jetés à l’eau. Ma mère est restée habillée et marche dans l’écume en regardant ses pieds. J’ai peur de me noyer parce que je ne sais pas nager alors, je vais dans l’eau seulement jusqu’ à moitié cuisses. De Mimizan, j’ai envoyé une carte postale à ma grand-mère : Chère Mémé, le voyage s’est bien passé,. Je voulais te ramener de l’eau bleue en souvenir mais en vérité, elle est transparente. J’ai quand même rempli la petite bouteille parce que tu vas être surprise : elle est très salée.  A vendredi. Maman et moi, on te fait de grosses bises. PS : aujourd’hui, la mer a une robe bleue bordée de dentelle blanche.

 

  

 

 

 

 

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