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 Yamina

Yamina... Petite paysanne ! Tu rêvais d’une vie de citadine. Et maintenant que tu y es, te 

voilà au rebut, le ventre gonflé et sans le moindre rond en poche, jetée par ton « hadj » et ta 

« hadja » sur le pavé gelé de la ville et... de la vie. Ton « Eden » n’est, comme tu le constates 

à présent, qu’une fange de sangsues. L’humanisme, petite, c’est dans les romans. Mais tu es 

analphabète. Il y avait une école à quelques kilomètres de la chaumière de ta famille mais, 

pour tes parents, les deux mains d’un enfant valent mieux que sa cervelle. 

Huit ans que tu portais le tablier pour servir ta « hadja » et ton « hadj » et, plus tard, une 

fois que ton buste fut légèrement galbé, leur fils chouchouté, Salah. 

Tu n’étais pas plus haute que trois pommes lorsqu’un matin ton père t’entraîna jusqu’au 

portail d’une villa comme on tire une chevrette au marché hebdomadaire du douar. Que de 

fois tu avais larmoyé à cause des béguètements désespérés. 

Ah, cette maudite sécheresse ! Ta pauvre petite famille en avait eu tellement sa claque 

qu’elle te céda au premier offrant. Il ne fallait pas succomber d’inanition. Le travail des 

champs ne permettait même pas de végéter. Un ciel impitoyable et un sol radin. 

Tu portais une vieille robe froissée datant de l’avant dernière fête du « Sacrifice ». Que 

Dieu bénisse la « hadja » venue récupérer son mouton plus gros que ton frère et toi réunis en 

un corps ! Tu avais aussi un morceau de tissu en guise de mouchoir. Tu étais tellement 

morveuse ! Éventuelle tare rédhibitoire redoutée par ta mère, elle craignait un rejet de la part 

de ta future demeure. 

- Les gens de la ville tiennent tant à la propreté. 

Maintenant que tu y es, dis-moi où tu la vois cette propreté !... Un bourbier où tu vas « mettre 

bas », d’une seconde à l’autre. 

Sa livraison faite, ton père, tout jubilant, s’en fut illico presto, défroissant discrètement 

quelques billets de cent dirhams. Les arrhes du contrat d’un asservissement impitoyable que 

tu allais endurer pour de longues années. 

Huit ans donc que tu t’écroulais, éreintée, tard dans la nuit, sur une couverture usée posée à 

même le sol. Ta peau contusionnée de bastonnade te faisait atrocement souffrir !... Tu n’osais 

même pas gémir, cela exacerberait le courroux de ta « hadja ». 

Durant tout ce temps, Salah, l’unique enfant de l’opulente nichée, te guettait 

subrepticement du sommet de sa fierté d’adolescent mignoté. Inconsciemment, tu mûrissais 

dans le silence de ton tourment quotidien. Tes premières menstruations mirent la « hadja » 

dans tous ses états. Tondeuse d’œufs qu’elle était. Les couches qu’elle te procurerait nuiraient 

à sa bourse. Jamais elle ne tolérerait l’usage de morceaux de tissu glanés par-ci, par-là. Que 

penseraient ses hôtes cossus au flair subtil si jamais quelque torchon dissimulé empestait les 

airs chèrement parfumés de la fastueuse demeure ? 

Et vint cette fameuse nuit que tu n’es pas près d’oublier. Salah, était rentré tard, ivre-mort, 

et t’avait forcé la main. Tu ne pouvais ni crier, ni refuser, ni te sauver. Tu t’étais laissé faire 

dans un mélange de peur, de plaisir et... de douleur. Mais les nuits qui suivirent, la peur et la 

douleur ne furent plus au rendez-vous. C’était plutôt tes interminables attentes qui te 

rongeaient d’impatience. Tu t’y faisais au fil des nuits. Tu jouissais dans ta résignation 

d’ignorante ébahie par la lueur d’un espoir-illusion. Et lui, le dévergondé, chaque fois qu’il 

voulait assouvir son instinct bestial, ne prenait jamais la peine d’actionner l’interrupteur. Ses 

parents seraient profondément indignés si jamais ils le surprenaient, lui, le fils du « hadj » et 

de la « hadja » en plein jeu de jambes en l’air avec une miséreuse comme toi. Aussi préférait- 

il satisfaire ses désirs libidineux dans l’obscurité. 

Depuis cette nuit-là, tu étais devenue bonne à tout. Le jour, au ménage, la nuit, aux pulsions 

lascives de Salah. Au début, la « hadja » avait un semblant de soupçon mais, en musulmane 

dévouée, elle refusait de se fier à de simples doutes. D’ailleurs, elle était convaincue que son 

« prince » ne pouvait avoir d’yeux pour une minable de ton espèce. 

Et vint le moment redouté. Les règles se dérobèrent à la règle. Quitter discrètement la villa 

était ton unique salut. Mais où allais-tu donner de la tête ? Tes parents ne pourraient jamais 

supporter la médisance acerbe des gens du douar. 

Et te voilà donc dans la ville. Faute d’un corps désirable, tu tends la main espérant avoir de 

quoi calmer ta faim et celle de cette innocence que tu portes à l’autre bout de ton cordon 

ombilical.


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