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Zéro, ruelle des Buis



                                        Elle fut veuve sans l’avoir attendu, ni même espéré, comme cela, un matin, alors qu’elle moulait le café dans la cuisine. Un fracas à l’étage suivi d’un long silence ; il n’y eut pas de jurons, pas d’appels impérieux, pas d’invectives, ce qui l’intrigua, lui fit lever la tête. Seul un lourd bruit de chute, de porcelaine brisée peut-être. Elle était montée et l’avait trouvé étendu entre la cuvette et la baignoire, le visage écarlate, la bouche tordue. Elle avait remonté sur ses fesses le pantalon de pyjama puis était redescendue, avait passé le café. Ensuite elle s’était assise le dos au buffet comme à son habitude, avait mis deux sucres, bu lentement son bol.

Vite elle s’habitua à ne plus recevoir de coups, à n’avoir plus à dissimuler ses ecchymoses.  La semaine suivant les obsèques elle prit rendez vous chez la coiffeuse, lut des magasines féminins, rêva sous le casque, puis fut rousse. Le lendemain elle fit un ballot de ses tristes jupes, de ses blouses, de ses pulls informes, le déposa à la déchetterie. Elle fit repeindre le pavillon, façade blanche, volets bleus. Au printemps elle fleurit ses fenêtres de géraniums, de capucines, puis s’avisa qu’il manquait quelque chose à l’ouvrage, un numéro à la maison. On lui dit à la mairie qu’on n’avait jamais attribué de numéro à l’unique maison de la ruelle, que cela avait paru inutile. Alors chez le quincailler elle fit l’emplette d’un joli « 0 » émaillé, un zéro, qu’elle fixa à sa porte. Elle astiqua la clochette de la grille, changea la chainette. Elle se fit livrer un lit neuf, un sofa, de jolis abat-jours orientaux, fit provision d’encens. Elle sortit, s’amusa, fut de tous les bals, virevolta dans sa robe crème à frou-frou. Elle fit un voyage, en revint bronzée, joyeuse, au bras d’un jeune marin. Il resta trois jours au logis et repartit ravi au terme de sa permission. Un soir un livreur de pizzas s’attarda ; un matin ce fut un plombier ; suivit le commis. Tous, à l’Hôtel du Globe, firent louanges de la dame. Sa renommée gagna. Il n’était pas un jour sans que ne s’échappent de l’étage des rires, des gloussements, des râles. On venait de loin. La nationale était encore passagère, les commerces prospères et les étapes V.R.P. de vrais réconforts pour les esseulés. La tendresse qu’on trouvait au zéro de la ruelle des Buis ne se monnayait pas, elle s’échangeait. Huguette donnait sans compter, donnait l’amour si peu usé qu’elle avait en réserve et faisait bon usage de celui qu’on lui prodiguait. Dix ans passèrent.  Si elle s’attacha on n’en sut rien. 

Avec l’ouverture de l’autoroute, le trafic dans le village se fit moins dense. Les commerces périclitèrent. Tout allait à vau-l’eau. On s’arrêtait moins, le cœur n’y était plus. Les visites, ruelle des Buis, se firent plus rares. La mousse envahit le pavé. Celle qui jadis, par jeu, faisait lambiner le visiteur au portillon, se précipitait maintenant aux premiers tintements de la clochette. La beauté d’Huguette se fana. Elle prit un chat. Au marché, dans son dos, les épouses vengeresses la moquaient, du pouce et de l’index dessinaient un cruel zéro. Elle se cloîtra. On l’oublia.

Ce fut le marin qui la trouva, engourdie de froid sur le seuil de la maison. Il était venu lui rendre visite, venu pour qu’elle voie son bel uniforme, ses galons neufs. Il la porta jusqu’à son lit, releva ses oreillers, appela le médecin, puis la veilla. Il lui montra les photos de sa femme, de ses gosses, du bateau qu’il commandait. Il raconta les traversées, les escales, les alizés. La douleur la quittait, elle s’apaisait. Et la chambre résonnait du cri des goélands, grondait du rugissement des embruns, s’imprégnait de senteurs tropicales. Elle avait pris sa main dans la sienne, s’endormait parfois ; aux réveils fébriles elle demandait qu’il lui raconte encore l’Océan, les iles, Rio, la Baie d’Along … Le lendemain elle sembla aller mieux. Il s’assura qu’on veillerait sur elle puis rentra.

Au printemps il reçut d’Huguette un petit paquet accompagné d’une lettre. De sa faible écriture elle donnait de ses nouvelles qui n’étaient pas mauvaises, demandait des siennes, réclamait des cartes postales. Elle espérait, disait-elle, que le petit cadeau, le souvenir, qu’elle lui envoyait lui ferait plaisir et qu’il en prendrait soin. Qu’il se souviendrait. Elle avait précautionneusement enveloppé son envoi de quatre tours de papier de soie qu’il défit, dévoilant, la tôle émaillée, toute briquée, toute ravivée, avec son ovale blanc sur fond bleu azur. L’annonce du décès lui parvint en mer. 



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